Mégapole de près de 13 millions d’habitants, pieuvre « high-tech » de béton et d’acier enchevêtrée dans un entrelacs d’autoroutes sur piles, Séoul s’affiche à première vue comme une ville ultra-moderne. Mais cet habillage de néons et d’écrans géants masque une culture millénaire encore extrêmement vivante chez les coréens : le chamanisme. Rencontre avec ces serviteurs des “sans formes”.

Dans la moiteur bourdonnante de ce début d’été, nous suivons Kim, un ami coréen, à travers des rues bondées de monde, à l’ombre de grattes-ciels ternes et d’immeubles sans horizons. Nous nous frayons un chemin dans une foule active et dense. Après une heure de métro, nous atterrissons dans une banlieue dortoir : rues tortueuses, murs maculés d’affiches colorées, trottoirs défoncés. C’est là, dans sa maison-sanctuaire, que Kim Sun Hee nous reçoit, au milieu des ses « invités » pour lesquels elle va célébrer un « kut » : un rituel chamanique.

Un intermédiaire entre le monde des vivants et celui des esprits

Corée du Sud. Chamane ou mudang en transe au cours d'un kut ou rituel chamanique.
Corée du Sud. Chamane ou mudang en transe au cours d’un kut ou rituel chamanique.

Kim Sun Hee est une des quelque 40 000 femmes chamanes que compte la Corée. Elle est devenue mudang contre sa volonté à l’âge de 20 ans. « C’est descendu, dit-elle, après une maladie mentale énigmatique et trois séjours à l’hôpital. J’ai eu des visions. Je chassais ces images, mais elles revenaient sans cesse ». Jusqu’au jour où Kim Sun Hee finit par se rendre à l’évidence : elle ne peut guérir elle-même que si elle accepte son destin. Cette maladie, considérée comme annonciatrice et résultant de l’appel des esprits, prend valeur d’épreuve. L’ayant surmontée, l’individu sait alors qu’il pourra, par la pratique de la transe, servir d’intermédiaire entre les mondes des esprits et des vivants. Après plusieurs années d’hésitation et de refus, le destin de Kim Sun Hee est finalement scellé lors d’un rituel de passage ou « kut de descente ». Ce rite d’initiation, effectué par une chamane plus âgée, confirme la mudang en tant que professionnelle. Lors de cette cérémonie, elle est adombrée par un esprit divin qui va devenir son maître. Puis elle reçoit les principaux instruments sacrés comme les grelots ou l’éventail. Mais elle doit encore effectuer un apprentissage d’environ trois ans aux côtés de sa « marraine » avant de pouvoir pratiquer par elle-même. « Ma mère spirituelle m’a enseigné le chemin à suivre et les rituels, explique-t-elle. En tant que chamane, nous devons aider et prendre soin des pauvres gens. Nous devons aimer les gens, même s’ils sont nos ennemis. Garder courage quand nous sommes épuisés. Surmonter les douleurs et les épreuves. Soulager les corps. Apporter la paix aux âmes des morts comme à celles des vivants ». Un chemin difficile qu’aucune n’accepte au départ de gaieté de cœur.

Apaiser l’esprit vengeur

Corée du Sud. Rituel chamanique ou kut. La mudang dans dans l'espace rituel constitué des tables avec les offrandes aux divinités.
Corée du Sud. Rituel chamanique ou kut. La mudang danse dans l’espace rituel constitué des tables avec les offrandes aux divinités.

Aujourd’hui, Kim Sun Hee (une mudang accomplie ou sông) s’apprête à célébrer un « woowhan kut » : un kut de guérison. Le but est de guérir une malade qui ne l’a pas été par la médecine moderne. Pour la majorité des Coréens, à l’instar de nombreux peuples, le recours au chamane n’a rien d’extraordinaire. Ils partagent la même vision holistique du monde : animaux, hommes, végétaux, rochers, rivières… ont une âme. Ils sont les parties d’une entité entière en évolution et, à ce titre, vénérés. La maladie n’est pas considérée comme limitée à une partie du corps mais comme une rupture dans l’harmonie de l’être. Elle peut aussi être provoquée par l’esprit d’une personne décédée ou un esprit malintentionné résidant dans la maison, des esprits que seuls les chamanes peuvent contrôler. Le kut est alors censé tout à la fois guérir le malade, consoler l’âme du défunt qui n’a pas trouvé le repos ou encore apaiser l’esprit vengeur en l’assistant dans l’autre monde. Un kut peut durer plusieurs heures, voire même plusieurs jours. Selon l’importance du kut et des talents de la chamane, les tarifs peuvent varier de quelques dizaines de milliers à plusieurs centaines de milliers de wons. (A savoir, une journée d’un chaman très réputé peut coûter 10 000 euros, voire plus…).



Corée du Sud. Rituel chamanique ou kut. La mudang purifie les tables-autels qui délimitent une aire sacrée.
Corée du Sud. Rituel chamanique ou kut. La mudang purifie les tables-autels qui délimitent une aire sacrée.

Le rituel se déroule en plusieurs étapes et diffère selon les régions et l’objet de la cérémonie. La séance débute toujours par un rituel de purification. La mudang entre seule dans son sanctuaire en tenant dans la main un bol d’eau et de cendres dont elle asperge le sol. Invités, musiciens et assistants sont ensuite introduits dans la pièce, entourée de tables recouvertes d’offrandes. Sur la première table, sont disposées les offrandes aux divinités en relation avec le monde végétal (emprunté au bouddhisme) : fleurs de lotus, nourritures végétales, gâteaux, fruits, de l’eau et des coupes de vin de riz que l’on appelle « makkoli » pour les esprits de la montagne. Sur la deuxième table, on honore les divinités carnivores et buveuses d’alcool. La troisième est la table des ancêtres en général, des ancêtres patrilinéaires de la femme ainsi que des morts sans descendance, que le chamanisme prend aussi en charge. L’ensemble de ces tables-autels délimitent une aire sacrée qui sera elle aussi purifiée au début de séance afin de chasser les esprits errants.

Corée du Sud. Rituel chamanique ou kut. Les tables couvertes d'offrandes délimitent l'espace rituel où officie la mudang..
Corée du Sud. Rituel chamanique ou kut. Les tables couvertes d’offrandes délimitent l’espace rituel où officie la mudang.

Un rituel envoûtant

Corée du Sud. Rituel chamanique. Le kut débute par une offrande de prières aux déités et esprits du panthéon chamanique. Elle s’incline devant une effigie de Dangun, fondateur légendaire de Ko-Chosŏn, le premier royaume coréen.
Corée du Sud. Rituel chamanique. Le kut débute par une offrande de prières aux déités et esprits du panthéon chamanique. La mudang s’incline devant une effigie de Dangun, fondateur légendaire de Ko-Chosŏn, le premier royaume coréen.

Les invités allument des bougies et des bâtons d’encens et se prosternent plusieurs fois devant un tableau mural représentant ces divinités : esprits de la montagne, esprit des sept étoiles, esprit de la terre, esprit dragon… mais aussi toute une kyrielle de personnages historiques tels des rois ou d’anciens généraux.

Corée du sud. Rituel chamanique. Les invités se recueillent devant les diverses divinités invoquées. s
Corée du Sud. Rituel chamanique. Les invités se recueillent devant les diverses divinités invoquées.
Corée du Sud. Rituel chamanique ou kut. Alors que les assistants se frottent la paume des mains en signe de recueillement, les musiciens commencent à frapper tambours et cymbales sur un rythme vif et insistant.
Corée du Sud. Rituel chamanique ou kut. Alors que les assistants se frottent la paume des mains en signe de recueillement, les musiciens commencent à frapper tambours et cymbales sur un rythme vif et insistant.

La mudang danse longuement, jusqu’à ce qu’elle entre en contact avec les esprits de la famille. Dès qu’un esprit parle à travers elle, sa voix change de timbre et la musique cesse. La venue d’un esprit est à chaque fois marquée par un changement d’habits. Au total, une douzaine au cours de ce kut.



Corée du Sud. Rituel chamanique. La mudang aces ses grelots et son éventail convoque les esprits pour aider la personne pour laquelle le kut est organisé.
Corée du Sud. Rituel chamanique. La mudang aces ses grelots et son éventail convoque les esprits pour aider la personne pour laquelle le kut est organisé.

Grelots dans une main, éventail dans l’autre, la mudang invite alors les esprits végétaliens à venir aider la malade et chasse les autres en les invectivant : « Esprits du mal, rentrez chez-vous ! ». Puis elle chante l’oracle tout en discutant de manière animée avec son invitée.

Corée du Sud. Rituel chamanique ou kut. Tour à tour, la chamane brandit des sabres ou des drapeaux, agite un bouquet de tiges de riz, sert de l’alcool, lance du riz pour apporter le bonheur.
Corée du Sud. Rituel chamanique ou kut. Tour à tour, la chamane brandit des sabres ou des drapeaux, agite un bouquet de tiges de riz, sert de l’alcool, lance du riz pour apporter le bonheur.

Rites de purification

Corée du Sud. Rites de purification au cours d'un rituel chamanique.
Corée du Sud. Rites de purification au cours d’un rituel chamanique.

Corée du Sud. Rituel chaanique. L'assistante de la mudang se prépare à purifier une malade avec des tiges de riz.
Corée du Sud. Rituel chaanique. L’assistante de la mudang se prépare à purifier une malade avec des tiges de riz.

Puis elle invite la malade à sortir dans la cour de sa maison afin de procéder aux rites de purification. La jeune femme est couchée sur une natte, le corps entièrement recouvert d’une couverture. Rythmée par le gong, la mudang entonne alors les incantations rituelles. Puis elle étale les tiges de riz sur le corps de la patiente pendant que son assistante la purifie à l’aide d’une torche enflammée et des drapeaux de 5 couleurs différentes : blanc, jaune, bleu, rouge et vert. Ces couleurs ne sont pas choisies par hasard ; elles reflètent les valeurs symboliques du yin et du yang sensées régir l’univers.

Corée du Sud. Rituel chamanique ou kut. Purification de la malade par le feu réalisée par l'assistante de la mudang.
Corée du Sud. Rituel chamanique ou kut. Purification de la malade par le feu réalisée par l’assistante de la mudang.

La cérémonie se poursuit à l’intérieur du sanctuaire avec les divinités de la deuxième table et l’épreuve de vérité de l’eau. Tantôt stridente, tantôt douce, la voix de la chamane n’épargne personne. Littéralement possédée par les esprits qu’elle incarne, jusqu’à reproduire leurs mimiques et leurs tics, Kim Sun Hee n’hésite pas à poser des questions très directes et très indiscrètes à sa patiente, si l’on en croit la gêne que celle-ci manifeste. Il n’est d’ailleurs pas rare que démêlés conjugaux et secrets d’alcôve soient étalés lors de ces séances qui se transforment par moment en une sorte de confession/psychanalyse publique. Les uns après les autres, les esprits invoqués vont s’exprimer par la voix de la chamane et communiquer avec la malade et sa famille. On pleure, on crie, on rit, on se pardonne, c’est du moins ce que l’on comprend.

Corée du Sud. Rituel chamanique ou kut. Le couteau vertical posé sur le sol est relié aux esprits errants.
Corée du Sud. Rituel chamanique ou kut. Le couteau vertical posé sur le sol est relié aux esprits errants.

L’épreuve du cochon

Corée du Sud. rituel chamanique ou kut. Epreuve de vérité dite du cochon.
Corée du Sud. rituel chamanique ou kut. Epreuve de vérité dite du cochon.


L’épreuve de vérité dite du cochon est très spectaculaire : elle consiste à poser et à faire tenir en équilibre la carcasse d’un cochon de lait sur un trident – signe que les mauvais esprits ne hantent plus l’endroit. Mais avant, il arrive souvent que les esprits soient mécontents et réclament plus d’offrandes… Pour calmer leur colère, les participants doivent alors distribuer les wons. Groin et oreilles farcis de billets, le cochon est ensuite salué par tous.


Corée du Sud. Rituel chamanique ou kut. Après l'épreuve de vérité, le cochon est salué par tous les participants.
Corée du Sud. Rituel chamanique ou kut. Après l’épreuve de vérité, le cochon est salué par tous les participants.

En dernier lieu, on honore les ancêtres. Et quant ceux-ci parlent, la jeune femme semble électrisée et tremble de peur tout en se frappant la poitrine. L’oracle terminé, les adieux entre vivants et esprits des ancêtres sont toujours émouvants : tout le monde fond en larmes, s’excuse, ou se félicite. Le kut fini, l’émotion retombe. La chamane passe des épées autour du corps des participants pour chasser les esprits vagabonds et la nourriture rituelle est partagée entre tous ou distribuée aux voisins.
À l’issue du kut, la vie continue son cours. Le dialogue entre le monde des hommes et l’au-delà a réparé les blessures, remis de l’ordre dans les familles et redonné du courage à tous. Passeurs intemporels, les chamanes permettent à toute une société d’absorber en douceur les chocs de la modernité en la reliant à son passé et en créant du sens. Un pont tendu entre ici-bas et l’au-delà.

Une pratique incontournable

Corée du Sud. Rituel chamanique ou kut. La mudang appelle les esprits bienveillants avec son tambour.
Corée du Sud. Rituel chamanique ou kut. La mudang appelle les esprits bienveillants avec son tambour.



En Corée du Sud, le chamanisme est une vraie religion. Bien que marqué par des origines probablement sibériennes, il possède ses caractéristiques propres et occupe une place particulière. Il y était présent bien avant le confucianisme, le bouddhisme et le taoïsme, introduits de Chine au IVe siècle après J.-C. « Il dicte plus ou moins la conception de la vie et de la mort ainsi que celle du cosmos, et ce, depuis le mythe de Dangun relatif à la fondation de la Corée (en 2333 avant J.-C.) », explique Min Sook Le, docteur en littérature française et en études coréennes (littérature), chargée de cours de coréen à Lyon 3.
C’est surtout une pratique dominée par les femmes. (Leur équivalent masculin est le paksu, mais c’est beaucoup plus rare). On distingue deux types de chamanes : les naerim mudang qui sont choisies par les esprits après une maladie, un délire, une bouffée hallucinatoire, ou à la suite d’une vision. Celles-ci sont douées de pouvoirs surnaturels de guérison et de divination et leur « kut » peut coûter très cher. Les haksup mudang, quant à elles, deviennent « mudang » par apprentissage, au sein d’une famille de chamanes héréditaires. Elles ne possèdent aucun pouvoir transcendantal ou de divination et leur rôle se cantonne à l’exécution des rites organisés pour toutes sortes d’évènements.
Du « kosa » rituel pratiqué pour une inauguration de bâtiment, d’usine, un tournage de film, etc. – et qu’aucun chef d’entreprise n’omettrait par crainte de subir les foudres des esprits et de faire faillite – au « kut » traditionnel effectué lors d’une naissance, d’un deuil, d’un mariage ou pour ramener un mari volage à la maison, les cérémonies chamaniques sont omniprésentes dans la vie quotidienne des Coréens.

Corée du Sud. Rituel chamanique ou kut. La mudang s'incline devant les différents esprits et personnages historiques intégrés au panthéon chamanique.
Corée du Sud. Rituel chamanique ou kut. La mudang s’incline devant les différents esprits et personnages historiques intégrés au panthéon chamanique.

Texte : Brigitte Postel
Photos : Pierre Bessard

Ce reportage a été publié dans le n° 3 de la revue Natives vendue par abonnement ou au numéro https://www.revue-natives.com/abonnement/