Entre Blois et Chambord, le Château de Beauregard s’impose comme l’un des témoignages les plus singuliers du Val de Loire. Ancien rendez-vous de chasse de François Ier, puis demeure de ministres aux XVIe et XVIIe siècles, il entre véritablement dans l’histoire par sa galerie des « Illustres », conçue au début du XVIIe siècle par Paul Ardier. Avec ses 327 portraits organisés de manière chronologique, ce vaste ensemble offre une lecture inédite du pouvoir en Europe, où souverains, diplomates et grands acteurs politiques composent une fresque continue de trois siècles d’histoire.

France. Château de Beauregard. Le jardin des portraits dessiné par Gilles Clément en 1992.

Le domaine de Beauregard s’inscrit dans ce que l’on pourrait appeler, sans trop forcer le trait, le carré d’or du Val de Loire, entre Blois, Chambord, Chaumont-sur-Loire et Cheverny. Dans cet ensemble prestigieux, Beauregard ne cherche pas à rivaliser : il se distingue par sa sobriété et sa discrétion.
Classé parmi les premiers monuments historiques, dès ces années où Prosper Mérimée (1803-1870) commence à inventorier le patrimoine français, le château porte en lui une mémoire plus réfléchie que triomphante. À l’origine, simple rendez-vous de chasse de François Ier (1494-1547), il aurait pu demeurer dans cette fonction légère. Mais l’histoire, comme souvent, en décida autrement.

Le château où l’Histoire prend visage

France. Château de Beauregard. Galerie des Illustres.

Aux XVIᵉ et XVIIᵉ siècles, des hommes de pouvoir s’y installèrent. Beauregard devint alors demeure de ministres, ces figures intermédiaires, ni tout à fait souveraines ni tout à fait effacées, qui tiennent entre leurs mains les rouages invisibles de l’État. On y gouverne sans éclat, mais non sans influence.
En 1617, l’un d’eux, Paul Ardier – ministre sous les règnes d’Henri III, d’Henri IV et de Louis XIII – entreprend ce qui fera la singularité du lieu : la décoration de la galerie des Illustres. Longue de 26 mètres par 6 de large, cette galerie est conçue comme un vaste espace de déambulation où l’architecture met en valeur l’harmonie des proportions et la richesse des décors.
En 1925, le château est acheté par Mme de Gossellin dont les descendants, la famille du Pavillon, occupent toujours les lieux.

La mémoire de l’Europe en 327 portraits

France. Château de Beauregard. Galerie des portraits. Sélection règne de Louis XIII.

327 portraits, au total, livrés entre 1617 et 1638, décorent la galerie. Presque trente nationalités : l’Europe, la Turquie et au-delà, saisies dans le miroir français. Geste moins décoratif qu’intellectuel, il ne s’agit pas d’orner, mais d’ordonner le monde. Ici, les figures déterminantes de l’histoire ne sont pas convoquées pour être admirées, mais pour être alignées, comparées, presque mises à l’épreuve du regard.
On y croise une diversité remarquable : souverains français et étrangers, empereurs, papes, diplomates, chefs militaires et grandes figures politiques, capitaines, chevaliers d’industrie… Bertrand Dugesclin, Marie de Médicis, Selim Ier dit «  le féroce », le pape Clément VII, Philippe II d’Espagne, Jeanne d’Albret, François de Guise, le pirate turc Aroudj, Louis XIII, Soliman le Magnifique …….
Ce qui frappe, c’est l’ouverture européenne. Paul Ardier ne cherche pas à glorifier la seule France, mais à inscrire son histoire dans un jeu d’influences plus vaste, une vision “géopolitique” avant l’heure.

Une organisation s’y dessine, mais sans ostentation. Rien du hasard apparent des collections accumulées : ici, tout procède d’un dessein. Chaque figure s’inscrit dans une continuité. Ce n’est plus seulement un portrait : c’est une position. Alliances nouées, rivalités larvées, héritages disputés, tout cela affleure d’un regard à l’autre. On progresse ainsi, d’un règne au suivant, avec la sensation étrange de feuilleter un livre muet. Les visages suggèrent ; ils laissent deviner les stratégies, les doutes, parfois les vanités.
Une discrète pédagogie accompagne le visiteur. Au-dessus de chaque portrait, une inscription : nom, fonction, parfois une indication succincte, apporte les repères essentiels ; elle guide la lecture sans l’imposer et éclaire sans enfermer l’interprétation.. Rien d’appuyé, rien de démonstratif.

Paul Ardier place le premier des Bourbon, Henri IV, au-dessus de la cheminée. C’est la dynastie régnante à l’époque du commanditaire, c’est elle qu’il faut flatter. Son portrait est la pièce maîtresse de toute la galerie. Alors que les 326 autres personnages sont presque tous représentés en buste, Henri IV apparaît en majesté, à cheval, dans un imposant portrait équestre qui attire immédiatement le regard.
Il porte une armure richement ciselée, dont les reflets métalliques soulignent son statut de chef de guerre. Une écharpe blanche, emblème du parti royal pendant les guerres de Religion, traverse sa poitrine. Henri IV tient dans sa main droite un bâton de commandement, plutôt qu’une arme brandie. Son visage est serein et déterminé. On reconnaît sa célèbre moustache relevée, sa barbe en pointe et son front dégagé, traits devenus emblématiques de son iconographie.
Portrait revisité par Chris Morin-Eitner.

Un ciel artificiel

France. Château de Beauregard. Plafond de la galerie des Illustres.

Le plafond de la Galerie des Illustres est l’un des éléments les plus spectaculaires du château de Beauregard. Réalisé à la française, il est rythmé par un réseau de poutres et de solives apparentes ornées de motifs peints et de filets décoratifs, Conçu pour impressionner le visiteur, il se distingue par un bleu d’une intensité exceptionnelle, obtenu grâce à l’emploi de poudre de lapis-lazuli. Cette pierre semi-précieuse, importée principalement des montagnes d’Afghanistan, comptait parmi les matériaux les plus coûteux d’Europe au XVIIᵉ siècle. Sa couleur d’un bleu profond était associée au ciel, à la royauté et au divin.
L’effet recherché est renforcé par la lumière naturelle qui pénètre par les hautes fenêtres de la galerie. En se diffusant sur les surfaces du plafond, elle révèle toute la richesse de ce bleu profond, dont les nuances semblent varier au fil de la journée. Cette subtile interaction entre la lumière et le lapis-lazuli donne au visiteur l’impression d’une voûte céleste. On comprend pourquoi plusieurs historiens de l’art parlent d’un « ciel artificiel ». Ce plafond ne cherche pas seulement à décorer ; il transforme la galerie en un espace symbolique. Au-dessous défile l’histoire des hommes ; au-dessus s’étend un ciel intemporel qui évoque la permanence de la monarchie et de la Providence.

Le pavage : un trésor de faïences hollandaises

Le pavage de la galerie des Illustres est constitué d’un tapis de 5 600 carreaux de faïence de Delft. Réalisés au XVIIe siècle, ce pavage forme une vaste composition qui représente les différents corps d’une armée en marche sous le règne de Louis XIII : fantassins, cavaliers, tambours, officiers, canons et équipages se succèdent sur toute la longueur de la galerie. Ce décor exceptionnel dialogue avec les 327 portraits historiques qui ornent les murs, transformant le sol lui-même en récit visuel du pouvoir monarchique. Inspirés des porcelaines chinoises bleu et blanc, ces carreaux connaissent un immense succès en Europe aux XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles et deviennent un symbole du raffinement des grandes demeures aristocratiques. Le pavage de Beauregard est aujourd’hui considéré comme l’un des plus vastes et des mieux conservés de ce type en France.


Le Cabinet des Grelots


Le château de Beauregard renferme également un véritable joyau de la Renaissance : le Cabinet des Grelots, ancien cabinet de travail de Jean du Thier. Son nom fait référence aux armoiries de son propriétaire, ornées de trois grelots d’or sur fond d’azur, un motif que l’on retrouve sculpté à travers toute la pièce. Réalisé en 1554 par l’ébéniste italien Francesco Scibec, appelé Scibec de Carpi, qui travailla également à Fontainebleau et au château d’Anet, ce remarquable studiolo est un chef-d’œuvre de l’art décoratif du XVIᵉ siècle. Ses boiseries finement sculptées et son élégant plafond à caissons mettent en valeur une série de panneaux peints illustrant les activités idéales d’un gentilhomme humaniste : la musique, la peinture, la sculpture, la lecture, l’orfèvrerie, mais aussi la chasse, le jeu de paume et les exercices militaires. À lui seul, ce petit cabinet résume l’esprit de la Renaissance, où le goût des arts, du savoir et de l’exercice physique formait l’idéal de l’homme accompli.

France. Château de Beauregard. Beauregard dans son écrin de verdure.

Beauregard raconte moins une histoire de puissance qu’une histoire de transmission. Il réussit à transformer une collection en réflexion. Chaque élément participe d’un même projet : faire dialoguer l’art, l’histoire et le pouvoir. Quatre siècles après Paul Ardier, cette ambition demeure intacte. Beauregard offre au visiteur bien davantage qu’une simple visite de château : une lecture de l’Europe à travers ceux qui l’ont façonnée et une méditation sur le pouvoir, la mémoire et peut-être, sur l’illusion de durer.

Texte : Michèle Lasseur
Photos : Château de Beauregard

Adresse

Parc & Château de Beauregard
41 120 Cellettes – France
Tel : 02 54 70 41 65
info@beauregard-loire.com
www.beauregard-loire.com

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