Loin des foules de Venise ou de Toscane, partons à la découverte de la Basilicate, une des régions les plus mystérieuses d’Italie. Entre la magie calcaire de Matera et l’élégance antique de Venosa, nous avons exploré ce territoire délaissé où la pierre se fait art et l’accueil, une tradition obligée. Une immersion émouvante entre passé glorieux et renaissance culturelle. Surprise, la France des provinces y a laissé trace…
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L’âme de Matera. Voir la vidéo ci-dessous The Soul of Matera par STEFANO RICCI .

L’histoire de la région italienne de la Basilicate, connue autrefois sous le nom de Lucanie, du nom du peuple lucanien, s’étend sur des millénaires. Marquée par son statut de région stratégique entre deux mers, elle a aussi connu l’isolement et le dénuement. Habitée dès 1300 av. J.-C. par les Grecs qui y établissent des colonies formant la « Grande-Grèce » ou Magna Grecia, puis vers 800 av. J.-C. par les Romains qui la colonisent à leur tour.
Le nom de Basilicate proviendrait du terme grec Basilikos , roi ou gouverneur byzantin, pendant la période de domination byzantine au XIe siècle. Elle passe aux XIe-XIIe siècles sous contrôle Normand, puis au XIIIe siècle sous celui de la Maison de Souabe avec Frédéric II, lequel favorisera le développement culturel, avant de céder la place aux … Angevins venus de France y fonder par alliance une dynastie qui sera elle-même remplacée par les Aragonais venus de la péninsule, ibérique. Jusqu’à l’Unité italienne en 1861, la Basilicate fera partie du Royaume de Naples, puis du Royaume des Deux-Siciles. Considérée comme une région reculée et miséreuse, elle servira de lieu d’exil pour les opposants au régime fasciste, ainsi Carlo Levi, auteur du célébrissime Le Christ s’est arrêté à Éboli , dans lequel il décrira la misère du Mezzogiorno et l’extrême dénuement des habitants de Matera terrés dans d’insalubres habitations troglodytes.
Matera : 9 000 ans d’histoire creusés dans la pierre

Applaudie par les découvreurs de sites touristiques remarquables et inédits pour ses Sassi (du nom de Sasso, pierre), un ensemble d’habitations troglodytiques, Matera est une des plus anciennes villes habitées au monde, un site occupé sans interruption depuis le Paléolithique, les premiers habitants se logeant dans les grottes naturelles du plateau de la Murgia et du ravin de la Gravina.

À Matera, le mot Sassi ne désigne pas n’importe quelle pierre, mais spécifiquement les deux anciens quartiers qui constituent le cœur historique de la ville : Sasso Caveoso et Sasso Barisano, remarquables en ce que les habitations ainsi que les lieux de culte y ont été creusés directement dans la roche calcaire tendre de la colline, le tuf.
Matera, de la splendeur médiévale à l’exil forcé

« Au Moyen Âge la ville connaît un essor notable avec le développement de monastères et d’églises rupestres creusées dans la roche et ornées de fresques, souvent d’influence byzantine », explique d’un trait Porzia Grossi, guide francophone originaire d’un quartier bourgeois de Matera, qui, sans boussole, promène ses ouailles parmi le fouillis d’escaliers, de ruelles et de terrasses surplombantes qui dégringolent sans fin depuis la cathédrale, d’où la nature, avide de terre végétale, s’est trouvée exclue hormis quelques jardinières. Les sols, revêtus de pierre calcaire usée par les ans et les sabots, sont glissants les jours de pluie. Aussi Porzia recommande-t-elle souvent vigilance et méfiance entre deux anecdotes relatives à l’histoire de sa ville. « Au XXe siècle, continue-t-elle, les Sassi sont devenus le symbole d’un abandon et d’une pauvreté si extrême qu’en 1950, le Premier ministre Alcide De Gasperi dénonce les conditions de vie comme « una vergogna nazionale », soit une « honte nationale » traduit-elle…! Le gouvernement décide alors de reloger, de gré ou de force, la population dans de nouveaux quartiers.
La mémoire en héritage

Pour en savoir plus, rendez-vous dans la vaste boutique des Ricci. On y vend toute la panoplie des souvenirs, objets ou produits locaux nécessaires à l’appétit des touristes venus du monde entier découvrir la capitale européenne de la culture 2019.

Eustachio Ricci, né en 1936, est l’indubitable patriarche des lignées d’épiciers « bimbelotiers » qui ont pris la suite du modeste ménage qu’il formait alors avec feu son épouse. « À l’époque, j’étais un modeste tailleur de pierre de vingt ans, explique Eustachio. Je creusais des grottes et revendais le calcaire pour édifier des terrasses. En 1956 j’ai accepté l’offre d’échange, une maison-type de 70 m² dans le nouveau quartier de Bottiglione contre notre grotto sombre, insalubre, humide. Hélas on a perdu cette vie de quartier, d’entraide et de bon voisinage qui compensait notre misère… Certains ont refusé l’offre mais, expulsés par décision de justice, ils n’ont perçu qu’une indemnité d’expropriation… Mais mon Sassi me manquait. J’ai obtenu la permission d’installer plus tard, en face de notre boutique, un petit musée, une grotte que j’ai reconstruite à l’identique de celle que nous avions dû quitter. Avec des meubles et objets conservés, l’aide de voisins, j’ai aussi sculpté en tuf cette réplique de l’âne qui partageait notre vie et nous chauffait en hiver… ».

Ce Materano a su prendre le virage de la révolution touristique, celle qui autorise la pérennisation mais peut mener à une « dysneylandisation » et à une « airbnbisation » conjointe des sites les plus remarquables…
Les empreintes françaises en Basilicate
Peu connue, l’influence française en Basilicate s’est fait sentir lors de deux grandes périodes de l’histoire italienne.
Pendant la période angevine (Moyen Âge tardif)

Après l’extinction de la lignée de Souabe, le sud de l’Italie (Royaume de Naples, incluant la Basilicate) passe sous le contrôle de la Maison d’Anjou. Charles Ier d’Anjou (frère de Louis IX) devient roi de Naples et de Sicile en 1266. Cette domination, bien que marquée par des révoltes et une rivalité constante avec les Aragonais, a introduit des structures administratives et féodales typiques du système angevin, ce qui implique une allégeance à la couronne française pendant cette période.
Pendant la période révolutionnaire et napoléonienne

L’impact le plus structurant se produit sous l’ère de la Révolution française et de l’Empire, alors que la Basilicate, faisait partie du Royaume de Naples. En 1799, une République parthénopéenne (pro-française) est brièvement établie à Naples et à partir de 1806, Joseph Bonaparte, frère de Napoléon puis Joachim Murat, maréchal d’Empire, règnent sur le Royaume de Naples. Cette période napoléonienne apporte des réformes politiques et administratives modernes (codification des lois, abolition du féodalisme). Des milliers d’Italiens ont été conscrits dans l’armée napoléonienne et dans l’armée du Royaume de Naples pour participer aux campagnes de l’Empire. Cette participation militaire a eu un impact démographique et a exposé la population à des idées politiques nouvelles. La Basilicate, comme d’autres régions du sud, a connu des soulèvements armés contre l’occupation française (phénomène de la Sanfedismo), souvent motivés par la résistance aux réquisitions, à la conscription et en faveur des Bourbons dépossédés. L’influence française redevient cruciale lors du Risorgimento ou processus d’unification italienne au XIXe siècle. Napoléon III joue un rôle décisif en apportant son soutien militaire au Royaume de Piémont-Sardaigne (Camillo Cavour) contre l’Autriche lors de la Deuxième Guerre d’Indépendance italienne (1859). Bien que la Basilicate ait été conquise par les forces de Garibaldi (Expédition des Mille) l’intervention militaire française a affaibli l’Autriche et créé un contexte favorable.
Que faire lors d’un séjour dans les Sassi de Matera ?
D’abord, explorer à pied les deux principaux Sassi di Matera, avec de bonnes chaussures car le dénivelé est important et les pavés peuvent être glissants. Sasso Caveoso, la partie la plus spectaculaire, recèle des grottes qui se superposent et des bâtiments imbriqués de façon apparemment anarchique. Ici, on ressent et imagine le mieux ce qui fut l’atmosphère d’antan…Le Sasso Barisano, plus restauré, est riche en palais baroques et églises rupestres.
Visiter une casa grotta




Pour comprendre le mode de vie des habitants des Sassi jusqu’aux années 1950, il est essentiel de visiter une Casa Grotta meublée, comme la Casa Grotta di Vico Solitario. Ces musées offrent un aperçu poignant des conditions de vie extrêmes (souvent avec les animaux de la ferme) de l’époque.
Les églises rupestres

Matera est célèbre pour ses nombreuses églises taillées dans la roche, souvent décorées de fresques médiévales magnifiques.
Duomo di Matera, située sur le point le plus élevé de la ville, entre les deux Sassi, est une imposante cathédrale de style roman-apulien, au décor baroque doré et exubérant. Elle offre un contraste violent avec les grottes, marque d’évolution historique de la ville.
Des citernes communicantes
Le Palombaro Lungo est le plus grand réservoir d’eau souterrain de la ville de Matera. Il est situé sous le pavage de la Piazza Vittorio Veneto, où convergent les eaux de pluie et les eaux de source des collines de La Nera, Lapillo et Macamarda. Ces citernes souterraines font partie d’un système de collecte d’eau qui s’étend sur toute la longueur des Sassi, nécessaire à l’approvisionnement de ses habitants.



Randonner au Parco della Murgia Materana

La randonnée au Parco della Murgia Materana est facile (environ 3 heures aller-retour). Possibilité d’explorer d’autres églises rupestres dans le parc, idéalement au coucher du soleil.
La « chapelle Sixtine » des églises troglodytes

À Contrada Pietrapenta, près de Matera, la Crypte du Péché Originel ou Cripta del Peccato Originale, surnommée pompeusement malgré sa modestie la « Chapelle Sixtine des églises rupestres » pour la qualité de ses fresques (*réserver à l’avance !) était le lieu de culte d’un monastère rupestre bénédictin de l’époque lombarde. Elle a été « redécouverte » en 1963 sur le terrain d’une ferme agricole de 20 ha appartenant aux frères Dragone.


Cette grotte fut quasiment oubliée et désaffectée durant des siècles, et servit de refuge à des bergers qui l’appelaient la “grotte aux mille saints” du fait des nombreuses peintures ornant ses murs. Elle est illustrée d’un cycle de fresques datées entre les VIlle et IXe siècles, peintes par l’artiste connu comme le Peintre des Fleurs de Matera et exprimant les caractéristiques historiques de l’art bénédictin-bénéventin. Le mur de gauche est animé par trois niches, sur lesquelles sont respectivement représentés les triarchies des Apôtres, de la Vierge Reine et des Archanges. Le mur du fond est animé par un grand cycle pictural illustrant des épisodes de la Création et du Péché Originel. Aujourd’hui, la crypte appartient au patrimoine mondial de l’UNESCO. Ce site, remarquable par ses fresques bien conservées est exploité sur place par une association, la Fondazione Zétema de Matera.

En sus de la visite de la Grotte du Péché originel, il est possible d’y faire des achats de produits locaux, provenant de la ferme, tels que vins du cépage local primitivo, huile d’olive, et d’y déjeuner (carte de spécialités locales). Lors de notre visite la récolte des olives battait sont plein… (Site officiel : criptadelpeccatooriginale.it)
Photo : Un des membre de la famille Dragone fait une pause pendant la cueillette des olives.
Découvrir la gastronomie locale



La cuisine de Matera et de sa région est profondément ancrée dans les traditions paysannes. De nombreux restaurants sont nichés dans les grottes et permettent de découvrir la cuisine de la Basilicate, simple et savoureuse, comme les peperoni cruschi – poivrons séchés et frits -, la crapiata, soupe rustique de légumineuses et de céréales, ou encore les orecchiette, pâtes « petites oreilles » servies avec des sauces végétales ou à base de viande.

Sans oublier le célèbre pain de Matera (IGP), fait exclusivement avec une semoule de blé dur, à la croûte bien dorée et à la mie alvéolée. Un pain initié et imposé par un certain sénateur Cappelli fait avec du blé éponyme cultivé localement. On ne vous répètera jamais trop qu’il ne s’agit donc pas de farine ! Un four accessible aux amateurs vous initiera au rite de ce pain cuit en grosses miches boursoufflées, support à de nombreuses variations gastronomiques.
Voir le reportage suivant sur Venosa : https://universvoyage.com/venosa-son-histoire-se-lit-dans-la-pierre/
Se loger à Matera :

Texte et Photos : Sylvain Grandadam, sauf mention.





