Loin du tumulte de Matera et des plages de l’Adriatique, se dresse, « austère et magnifique » , la petite ville de Venosa en Basilicate. Ancien bastion romain, puis normand, ce bourg de la province de Potenza semble avoir été « encapsulé » de façon intemporelle parmi le tumulte du temps et de l’histoire. Si Matera raconte la vie dans la roche, Venosa, pour singer Horace, murmure les récits de l’Antiquité et du Moyen Âge à travers ses pierres…

Un palimpseste historique : de l’Antiquité à la splendeur normande

Italie. Venosa. Eglise du Purgatoire et murs du château aragonais. Unpodizucchero/Commons.
Italie. Venosa. Eglise du Purgatoire et murs du château aragonais. © Unpodizucchero/Commons.

L’histoire de Venosa commence bien avant notre ère. Fondée par la puissante tribu des Samnites, elle est conquise par les Romains en 291 av. J.-C. et devient Venusia. Son importance stratégique est colossale pour ce carrefour majeur sur la légendaire Via Appia, « reine des voies romaines ». Ici, vers 65 av. J.-C., naît le plus illustre des fils de Venusia : le poète lyrique Quintus Horatius Flaccus, plus connu sous le nom d’Horace, dont on est convié à examiner la statue de bronze et l’hypothétique maison natale, sur laquelle est apposé en latin un sonnet dont nos lecteurs non latinistes trouveront ici une traduction :

 » Enfant, je me suis aventuré hors de la maison de Pullia, ma nourrice. Sur le mont Vulture, dans les Pouilles, de fabuleuses colombes sont venues me couvrir de frondes vertes alors que je dormais, fatigué des jeux, afin que je puisse dormir à l’abri des vipères noires et des ours, couvert de feuilles de laurier sacré et de myrte, et comme si j’étais cet enfant plein de courage et protégé par les dieux : ce prodige serait apparu à ceux qui vivent au sommet de la haute Acerenza, dans les bois Bantini et dans la plaine fertile de Forento. »


Après la chute de Rome, la ville passera sous domination byzantine, lombarde, puis connaît son âge d’or sous la domination des Normands au XIe siècle, notamment avec la famille Hauteville, qui y laissera un héritage architectural spectaculaire. Entre ruines romaines et mystères chrétiens, le charme de Venosa réside dans la concentration de sites exceptionnels, témoins de ces différentes époques.

L’Abbaye de la Santissima Trinità et l’Incompiuta

Italie. Venosa. Eglise de la Sainte Annonciation.
Italie. Venosa. L’Incompiuta est la partie inachevée de l’abbaye de la Santissima Trinità.

Joyau de Venosa, ce site, unique en Europe, est divisé en deux parties qui se visitent séparément :
L’église ancienne, bâtie sur un temple païen, fut le lieu de sépulture de Robert Guiscard de Hauteville, l’un des plus puissants Normands d’Italie, dont l’histoire exceptionnelle mérite un chapitre. Elle conserve des fresques datées de différentes périodes. Celles-ci mêlent des éléments liés à l’art roman et post-byzantin du Moyen Âge et des innovations stylistiques provenant de centres culturels comme Naples, où l’art pictural médiéval a été particulièrement dynamique.

L’Incompiuta c’est-à-dire « l’Inachevée » est attenante à l’ancienne église. Cette gigantesque construction du XIIIe siècle, dont les travaux ont été brusquement interrompus, probablement à cause d’une épidémie, est un chef-d’œuvre. Ses murs nus, ses arcs gothiques inachevés et ses chapiteaux romains de l’ancien théâtre réemployés offrent une atmosphère de mystérieuse beauté dramatique.

Robert Guiscard : L’ascension fulgurante du « Rusé » qui fit trembler Rome et le Sud

D’un simple cadet de Normandie à la domination de l’Italie méridionale, Robert de Hauteville, dit « Guiscard », a redessiné la carte politique de la Méditerranée au XIe siècle. Portrait d’un conquérant hors norme dont l’héritage hante encore les terres de Basilicate.
Parmi les fils de Tancrède de Hauteville partis chercher fortune en Italie, Robert est sans doute celui qui a le mieux porté son surnom. Guiscard, « le rusé, l’avisé », n’était pas seulement un mercenaire redoutable ; c’était un stratège politique capable de transformer ses ennemis en alliés, et vice versa. Si les Pouilles et la Calabre ont été ses bastions, la Basilicate (le cœur de la Lucanie médiévale) a été le laboratoire de son pouvoir. Sous son impulsion, la région sort de l’influence byzantine pour entrer de plain-pied dans l’ère latine. C’est à Melfi, en Basilicate, que Guiscard a établi son centre névralgique. Le château de Melfi est devenu le théâtre des conciles pontificaux et le lieu où la féodalité normande a été codifiée. Il a parsemé la région de forteresses imposantes pour surveiller les routes stratégiques menant à la mer. Ces structures ont radicalement transformé le paysage, faisant passer l’habitat des grottes et des villages ouverts à des cités fortifiées. En fondant ou en soutenant des monastères comme celui de la Santissima Trinità à Venosa, Robert a imposé le rite latin face aux traditions grecques orthodoxes, ancrant définitivement la Basilicate dans l’orbite de l’Occident catholique.

Le duel avec la Papauté : De l’excommunication à l’alliance de fer
La relation entre Robert Guiscard et le Saint-Siège est un véritable thriller diplomatique. Au départ, le Pape voit d’un très mauvais œil ces « brigands normands » qui grignotent les terres d’Italie. En 1053, lors de la bataille de Civitate, Robert capture le pape Léon IX. C’est un tournant majeur. Au lieu de l’humilier, il se prosterne devant lui, conscient que la légitimité de ses conquêtes doit passer par l’onction divine. Par le pacte de Melfi (1059), un coup de maître, Robert jure fidélité au pape Nicolas II. En échange, il est investi duc d’Apulie, de Calabre et de Sicile. Le hors-la-loi devient officiellement… le bras armé de l’Église. Plus tard, alors que le pape Grégoire VII est assiégé par l’empereur germanique Henri IV, Guiscard vole à son secours. Mais ses troupes pillent la Ville éternelle avec une telle violence que le pape doit s’enfuir sous sa protection, laissant derrière lui une Rome dévastée…
Un héritage de pierre et de sang
Robert Guiscard s’éteint en 1085, laissant un empire normand solide et une lignée qui régnera sur la Sicile. En Basilicate, son nom reste gravé dans la pierre de l’Abbaye de Venosa, où reposent les membres de la famille Hauteville. Plus qu’un simple aventurier et mercenaire conquérant, il fut l’architecte d’un Sud italien unifié, capable de défier les deux plus grands empires de son temps : Byzance et le Saint-Empire romain germanique…

Le Parc Archéologique de Venosa

Italie. L'église Incompiuta (inachevée) et le parc archéologique qui regroupe les vestiges de l’ancienne cité romaine de Venusia (fondée en 291 av. J.-C.), ainsi que des éléments allant jusqu’au Moyen Âge. Pipito93/Commons.
Italie. L’église Incompiuta (inachevée) et le parc archéologique qui regroupe les vestiges de l’ancienne cité romaine de Venusia (fondée en 291 av. J.-C.), ainsi que des éléments allant jusqu’au Moyen Âge. © Pipito93/Commons.

À quelques pas de l’abbaye, les ruines de l’ancienne cité romaine s’étendent en un parc qui permet d’explorer les vestiges des thermes romains, des édifices publics et des maisons patriciennes. Il donne une idée de la richesse et de l’ampleur de la Venusia antique.

Le Château Aragonais ou Castello Aragonese

Italie. Venosa. Le château aragonais date de 1470, avec un plan carré doté de quatre tours cylindriques.
Italie. Venosa. Le château aragonais date de 1470, avec un plan carré doté de quatre tours cylindriques.

Dominant la ville, ce château massif est un emblème de la puissance militaire. Construit au XVe siècle par les Orsini del Balzo sur les fondations d’un ancien château normand, il abrite aujourd’hui le Musée Archéologique National de Venosa qui expose des pièces importantes découvertes dans le parc archéologique voisin.

Venosa : un lieu de coexistence des cultures

Italie. Venosa. Les catacombes juives, découvertes au XIXe siècle, témoignent de la présence d'une communauté juive florissante entre le IVe et le VIIe siècle, fait rare dans le sud de l'Italie. GiovanniPZ/Commons.
Italie. Venosa. Les catacombes juives, découvertes au XIXe siècle, témoignent de la présence d’une communauté juive florissante entre le IVe et le VIIe siècle, fait rare dans le sud de l’Italie. © GiovanniPZ/Commons.

Le baptistère paléochrétien révèle les premières traces de la chrétienté dans la région. Creusées dans la roche tufacée de la colline de la Maddalena, des catacombes juives ont été découvertes en 18853. Elles sont constituées de réseaux de galeries souterraines utilisées comme cimetière collectif par une communauté juive entre le IVᵉ et le VIᵉ siècle après J.-C. Certaines zones voisines comprennent aussi des catacombes chrétiennes.

Plus qu’une simple escale touristique, Venosa est une étape pour qui souhaite comprendre les strates profondes de l’Italie du Sud, là où la Basilicate, souvent dans l’ombre, révèle la complexité et la richesse de son passé. Une destination discrète, essentielle, pour celles et ceux qui aiment regarder, l’esprit en éveil.

Voir le reportage sur Matera : https://universvoyage.com/matera-voyage-au-creux-de-la-botte/

Se loger à Matera :

Matera. Hôtel Corte San Pietro : une expérience troglodyte raffinée au cœur des Sassi.

Voir le reportage sur l’hôtel Corte San Pietro : https://universvoyage.com/corte-san-pietro-experience-troglodyte-raffinee-au-coeur-de-matera/

Texte et Photos : Sylvain Grandadam, sauf mention.

Photo ouverture : Parc archéologique de Venosa, © Roberto Straffela/Commons.