Île volcanique surgie de l’océan Indien, La Réunion est un sanctuaire de biodiversité. Forêts primaires, ravines humides, jardins créoles et sentiers de montagne abritent une flore extraordinaire, entre espèces endémiques et plantes venues d’ailleurs qui ont trouvé ici une terre d’élection.
Dans les brumes des Hauts, le long des sentiers volcaniques ou au détour d’un jardin créole, la flore de l’île intense raconte une histoire ancienne et vibrante. Ici, la botanique n’est pas une simple science descriptive. Elle est mémoire, cuisine, migration, résistance. Des fanjans des forêts primaires aux brèdes des marchés forains, des plantes endémiques protégées aux espèces venues d’autres continents, l’île compose un récit végétal complexe. Rencontre immersive avec quelques-unes de ses figures botaniques emblématiques.
Sommaire
Acmella oleracea ou brède mafane, la plante qui pétille

Sur un marché de Saint-Paul, parmi les brèdes fraîches alignées en bottes vertes, apparaît la brède mafane (Acmella oleracea). Elle est aussi surprenante que savoureuse. Ses petites fleurs jaunes à cœur rouge ressemblent à des boutons miniatures.
Les anciens et les marins l’utilisaient pour soulager les maux de dents. Dans la cuisine créole, elle parfume rougails et salades. « C’est une plante qui joue avec la bouche », explique un producteur du marché. Grâce à ses propriétés anesthésiantes naturelles, on mâchait ses boutons de fleurs pour endormir une rage de dents ou soigner un aphte lors des longues traversées. C’est d’ailleurs ce qui lui vaut son surnom de « plante dentaire » dans certaines régions du monde. L’écrivain réunionnais Jean-Louis Robert, dans son ouvrage Le Fond des Choses, évoque avec poésie et humour cette sensation si particulière qui définit l’identité culinaire de l’océan Indien : « La brède mafane, c’est cette herbe qui vous met la bouche en fête et la langue en vacances. Elle ne se contente pas de nourrir, elle électrise l’instant. »

Indissociable du célèbre Romazava, ce bouillon traditionnel partagé entre Madagascar et La Réunion, elle cache en effet un secret surprenant. Dès la première bouchée, une sensation de picotement électrique, à la fois anesthésiante et rafraîchissante, envahit le palais. Ce « choc » gustatif, provoqué par le spilanthol qu’elle contient, bouscule les habitudes et réveille les papilles avec une audace folle. Elle incarne cette relation sensorielle très directe que les Réunionnais entretiennent avec leur flore.
Allamanda blanchetii, la splendeur du littoral

Dans les jardins ensoleillés du littoral, de la chaleur de Saint-Gilles aux brises marines de Saint-Pierre, Allamanda blanchetii éclate en larges trompettes violettes et déploie une insolente vitalité. Originaire des terres arides du Brésil, cette liane arbustive a trouvé sous le soleil réunionnais un miroir à son climat natal, s’imposant comme l’une des floraisons les plus spectaculaires de l’île.
Contrairement à sa cousine jaune (l’Allamanda cathartica), la blanchetii se distingue par ses larges corolles en trompettes d’un violet profond, tirant parfois sur le lie-de-vin. Leur texture, étonnamment douce au toucher, évoque le velours. À La Réunion, on l’appelle affectueusement la « Trompette violette », un nom qui chante autant que sa couleur éclate contre le bleu du ciel.
Mais ne vous laissez pas bercer par cette apparente douceur. Sous l’écorce et dans les tiges circule un latex blanc, poisseux et hautement toxique. Cette sève est un mécanisme de défense redoutable contre les herbivores. Les anciens racontent qu’il ne faut jamais porter la main à ses yeux après avoir taillé l’arbuste, sous peine de brûlures cuisantes. C’est le paradoxe de la flore tropicale : une beauté magnétique qui exige le respect, voire une certaine distance.

Le fruit d’Allamanda blanchetii est une curiosité en soi : une capsule arrondie, hérissée de pointes souples, ressemblant à un petit oursin vert qui finit par brunir. À maturité, il libère des graines ailées, prêtes à s’envoler au moindre souffle d’alizé. Dans le jardin conservatoire de Mascarin Jardin Botanique, les guides évoquent souvent cette plante comme symbole du métissage végétal réunionnais : « Ici, les plantes voyagent comme les hommes : elles arrivent avec leurs racines d’ailleurs, mais finissent par fleurir avec une intensité typiquement réunionnaise. »
Alsophila borbonica, la fougère arborescente
Dans les forêts humides de Bélouve ou de Bébour, à mesure que l’altitude apporte fraîcheur et brume, une silhouette majestueuse s’extirpe du chaos végétal : l’Alsophila borbonica. Plus connue sous le nom de Fanjan femelle, la grande fougère arborescente, endémique des Mascareignes, est l’une des silhouettes les plus emblématiques des forêts réunionnaises.

Son stipe (tronc) fibreux et sombre, pouvant s’élancer jusqu’à 10 mètres de hauteur, porte à bout de bras une ombrelle de frondes vert tendre délicatement découpées. Sous cette couronne de frondes, la lumière filtre, tamisée, presque liquide, créant des jeux d’ombres mouvantes sur le sol détrempé. Mousses, orchidées et jeunes pousses s’y épanouissent : un écosystème en miniature. Le tronc n’est pas qu’un support, c’est un hôte. Véritable écosystème miniature, il accueille dans ses fibres une vie grouillante : mousses éponges, orchidées épiphytes et jeunes pousses s’y agrippent pour chercher la lumière. Ainsi que l’évoque le poète réunionnais Jean Albany (1917-1984) : « Le fanjan est un grand oiseau de bois qui ne s’envole jamais, mais qui abrite sous ses ailes de dentelle le secret des sources. »
L’omniprésence de ces géantes confère à la forêt une atmosphère presque préhistorique, un voyage temporel vers l’ère secondaire. On comprend pourquoi les botanistes parlent ici de « forêt primaire ». Le botaniste réunionnais Thérésien Cadet (1937-1987) voyait en elles des « témoins d’un monde ancien, antérieur à l’homme ». Des sentinelles imperturbables veillant sur l’équilibre fragile de l’écosystème montagnard.
Cordyline mauritiana ou Canne Marronne, discrète sentinelle des Hauts

Dans les forêts des Hauts, au détour d’un sentier du Parc national de La Réunion, la canne marronne se dresse avec une élégance toute verticale. Endémique de La Réunion et de Maurice, elle appartient à ces plantes qui structurent silencieusement le paysage. Longues feuilles vertes lancéolées, inflorescences blanchâtres discrètes : rien d’ostentatoire, mais une présence constante.
Ses feuilles se déploient en spirales ou en touffes graphiques le long de tiges robustes. Ses inflorescences, de petites grappes blanchâtres ou rosées, ne cherchent pas à éblouir : elles murmurent leur présence. À La Réunion, on dit souvent que la canne marronne est le « roseau des montagnes ».
Pour les agents du Parc national et les botanistes, sa présence est un baromètre de la forêt primaire. Elle est une plante indicatrice : là où la canne marronne s’épanouit en larges colonies, la forêt respire encore son air originel. Sa disparition est souvent le premier signe d’un envahissement par des espèces exotiques comme la vigne marronne ou le goyavier. Les anciens randonneurs racontent que la présence de canne marronne est le signe que l’on entre dans le » vrai » bois, celui où l’humidité est telle que la mousse pousse à même le sol.
Bien que moins célèbre que le » Bois de Rempart » ou le » Petit Natte « , elle était autrefois utilisée pour ses propriétés médicinales (souvent comme dépuratif dans les tisanes » la kour « ). Aujourd’hui, elle n’est plus cueillie, mais admirée comme le témoin d’une biodiversité qui a mis des millénaires à se forger entre pitons et remparts.
Medinilla speciosa, l’élégance suspendue

Dans la pénombre rafraîchissante d’un jardin créole, à l’abri d’une varangue ou sous la canopée protectrice des grands arbres, Medinilla speciosa laisse pendre ses grappes roses comme des bijoux végétaux. Originaire d’Asie du Sud-Est, cette plante épiphyte (qui peut pousser sur d’autres végétaux sans les parasiter) a trouvé à La Réunion un écrin d’humidité et de lumière tamisée à sa mesure.
Surnommée le « Raisin rose » ou le « Lustre royal », elle offre un spectacle permanent. Ses feuilles persistantes, larges et d’un vert profond, sont marquées de nervures longitudinales très graphiques. Mais c’est sa floraison qui séduit : de longues grappes retombantes de fleurs rose vif, portées par des tiges charnues de la même teinte.

À mesure que les fleurs fanent, elles laissent place à de petites baies d’un violet pourpre, semblables à des perles de verre, prolongeant l’intérêt décoratif de la plante pendant des mois. Au Jardin des Mascarins à Saint-Leu ou au Jardin de l’État à Saint-Denis, elle est la coqueluche des photographes. Les guides expliquent souvent que sa beauté vient de ses bractées (des feuilles modifiées) qui protègent les véritables fleurs, créant cet effet de cascade colorée. Elle incarne le luxe végétal, cette part d’exotisme qui transforme un simple coin en un salon de réception naturel.
Polygonum capitatum, la renouée à petite tête ronde

Rampante et tapissante, Polygonum capitatum (aussi appelée Persicaria capitata) forme de jolis coussins verts ponctués de petites inflorescences roses sphériques. Originaire des contreforts de l’Himalaya, elle a trouvé à La Réunion une seconde patrie, s’étendant des jardins côtiers jusqu’aux remparts humides des cirques.
Utilisée en horticulture comme couvre-sol pour sa capacité à masquer la terre nue, elle apporte une touche de douceur aux murets de pierre volcanique. Introduite pour ses qualités ornementales, la » Persicaire » s’est acclimatée avec une vigueur qui frise l’insolence. Capable de s’enraciner au moindre contact de ses tiges avec le sol par marcottage naturel, elle colonise les espaces dégradés, les bords de routes et s’immisce jusque dans les brèches des falaises. Son caractère envahissant rappelle la fragilité des équilibres insulaires : en formant un tapis impénétrable, elle peut empêcher les graines des espèces indigènes de germer, devenant ce que les botanistes appellent une » peste végétale » potentielle. Elle nécessite donc une surveillance constante pour ne pas transformer les sous-bois en monocultures rosées.
Scaevola taccada ou Manioc marron : sentinelle des côtes réunionnaises

De la pointe des Galets aux plages de sable noir du Sud Sauvage, une silhouette verte et charnue domine le front de mer : le manioc marron ; bien que souvent confondu avec son cousin nourricier par les néophytes, n’a rien d’esculent.
Le manioc marron ne choisit pas la facilité. Là où le sel brûle la terre et où les alizés assèchent la végétation, lui prospère. Cette plante indigène de La Réunion est une véritable « ingénieure » du littoral. Grâce à son système racinaire dense et ses feuilles succulentes capables de stocker l’eau, elle stabilise les dunes et freine l’avancée de la mer. « Sur les sables coralliens, le Scaevola forme une ligne de défense d’une robustesse exemplaire, offrant à l’écume ses corolles étranges, comme inachevées « , écrit Thérésien Cadet, dans son ouvrage Fleurs et plantes de La Réunion.
Pour les écologistes locaux, c’est une alliée précieuse : elle constitue la première ligne de défense contre l’érosion côtière, un enjeu majeur sur une île de plus en plus vulnérable aux houles cycloniques.

Mais ce qui frappe l’observateur attentif, c’est sa floraison singulière. Les fleurs du Scaevola semblent avoir été coupées net à la moitié, déployant leurs pétales blancs en éventail vers le bas.
Cette curiosité biologique a donné naissance à un riche folklore. À La Réunion, on évoque souvent l’histoire de deux amants maudits, séparés par la force des choses, dont le sacrifice se reflète dans cette corolle incomplète. Une dimension poétique qui contraste avec la rusticité de la plante, faisant du manioc marron un sujet d’étude autant pour les botanistes que pour les conteurs.
Ses petits fruits blancs, semblables à des perles de polystyrène, sont d’une légèreté déconcertante. Capables de flotter durant des mois sans s’altérer, ils dérivent au gré des courants marins pour coloniser de nouveaux rivages. « C’est une plante qui a le voyage dans le sang, ou plutôt dans la graine », s’amusent souvent les guides du Conservatoire Botanique National de Mascarin.
Attention toutefois à ne pas se fier aux apparences. Si son nom de « manioc » vient de la ressemblance de son feuillage avec l’arbuste à tubercules, la comparaison s’arrête là. Ici, pas de racines à transformer en gâteau ou en farine : le manioc marron est une plante ornementale et protectrice, mais absolument pas comestible.
Tacca chantrieri ou la fleur chauve-souris, une beauté gothique

Véritable curiosité botanique que l’on croise dans les jardins tropicaux de La Réunion, cette plante ensorcelle le regard. Elle semble tout droit sortie d’un cabinet de curiosités ou d’un conte fantastique.
Sa silhouette est unique au monde : des bractées d’un pourpre si sombre qu’elles paraissent noires, déployées comme les ailes d’un chiroptère en plein vol. Mais ce sont ses longues » moustaches « , des filaments retombants pouvant atteindre 20 centimètres, qui lui donnent cet air étrange et majestueux, telle une créature des abysses.
Originaire d’Asie du Sud-Est mais parfaitement acclimatée à l’humidité réunionnaise, elle est le symbole même de l’exotisme radical. Pour le voyageur, l’apercevoir au détour d’un sentier à Saint-Philippe, dans le Jardin de l’État à Saint-Denis où dans la maison Folio à Salazie est un moment suspendu. Elle rappelle que la nature tropicale ne se contente pas de la couleur : elle excelle aussi dans le théâtral et le mystérieux.

Les défis d’une biodiversité à double visage

Au terme de ce bref inventaire, une évidence s’impose : la flore de La Réunion ne se contente pas de décorer nos paysages, elle en est le récit vivant. Du littoral battu par les vents où le manioc marron dresse ses remparts de cuir, jusqu’aux sanctuaires de brume où les fanjans déploient leur dentelle millénaire, chaque espèce est une page de l’histoire réunionnaise.
Ce voyage végétal nous révèle une biodiversité à double visage. D’un côté, la résilience silencieuse des espèces indigènes, comme la canne marronne, sentinelle de l’ombre qui témoigne de la pureté originelle des forêts. De l’autre, l’éclat parfois envahissant des voyageuses : si l’Allamanda et la Medinilla offrent au regard la luxure des trompettes pourpres et des grappes de bijoux, le tapis rose du Polygonum rappelle, avec une vigueur presque inquiétante, que l’équilibre d’une île est une architecture de cristal.
La Réunion de demain se joue dans cette cohabitation. Entre les légendes de » demi-fleurs » et les réalités scientifiques de la lutte contre les espèces invasives, la botanique devient ici une discipline citoyenne. Protéger ces plantes, c’est préserver bien plus qu’un patrimoine génétique : c’est sauvegarder la poésie des Hauts, l’efficacité des remparts naturels et la mémoire des anciens qui savaient lire dans chaque tige une promesse de soin ou un avertissement.
Dans ce jardin des Mascareignes, le voyage ne s’arrête jamais vraiment. Car tant que la forêt primaire murmurera sous les pas des marcheurs de Bélouve, et tant que les fleurs de velours orneront nos varangues, l’âme de Bourbon continuera de s’épanouir, entre racines profondes et graines portées par le vent.
Texte : Brigitte Postel
Photos : Florian Ferry et Brigitte Postel
En savoir plus : https://universvoyage.com/la-reunion-un-monde-vegetal-enchanteur/
Office de tourisme de La Réunion : https://www.reunion.fr/



