Au cœur de l’archipel des Marquises, le tatouage – tā moko, ou Te patutiki – n’est pas une simple parure corporelle : il est un langage, une mémoire vivante et un lien indéfectible entre l’individu, sa communauté et le monde des ancêtres. Longtemps menacé par la colonisation et les interdits missionnaires, cet art ancestral connaît depuis les années 1990 un véritable renouveau, symbole d’une fierté retrouvée et d’une réappropriation culturelle profonde.

L’art graphique marquisien matatiki est pratiqué, dans sa dimension traditionnelle, dans l’archipel des Marquises, nommé Te Fenua Enata/Te Henua Enana (terre des Hommes, en marquisien). Cet archipel regroupe six îles habitées : Nuku Hiva, Hiva Oa, Ua Pou, Ua Huka, Tahuata, Fatu Iva. Et est l’un des cinq archipels de la Polynésie française. Dans ces îles, le tatouage a atteint un degré d’extension et de sophistication exceptionnel.
Héritier des traditions Lapita (1) et plus largement austronésiennes, le matatiki constitue l’un des langages fondamentaux par lesquels les Hommes inscrivaient leur identité dans le monde. Cette pratique, qui existait dès le plus lointain passé du « vieux monde » eurasiatique, fut cependant une des « découvertes » des premiers voyages de James Cook (1728-1779), qui lui donna son nom, issu du polynésien : tatoo.

Les premiers témoignages sur le tatouage marquisien

En plongeant au cœur de cette société de tradition orale pour laquelle aucun écrit ancien n’était disponible, les premiers explorateurs, tels James Cook en 1774 et Sydney Parkinson (1745–1771), l’illustrateur du premier voyage de Cook qui a réalisé de nombreux dessins de Polynésiens tatoués, dévoilent les premiers témoignages visuels. Ils montrent des motifs élaborés sur le visage, les bras et le torse des insulaires, attestant de motifs variés et d’une esthétique sophistiquée.
Georg Forster (1754-1794), naturaliste allemand embarqué sur l’HMS Resolution avec Cook pour son deuxième voyage, souligne la variété des motifs et la couverture corporelle étendue des tatouages, notant qu’ils varient selon le rang des personnes et l’île. Forster relate dans son livre A Voyage Round the World ,publié en 1777, que les « habitants semblaient presque noirs, étant ponctués (tatoués) sur tout le corps » et que les motifs ne formaient pas de simples figures reconnaissables d’animaux ou de plantes, mais « une variété de taches, spirales, barres, damiers et lignes », disposés avec une très grande régularité sur chaque jambe, bras et joue… Ce qui atteste que le tatouage n’était pas qu’un ornement aléatoire mais une composition graphique complexe et cohérente.
Étienne Marchand (1755-1793), navigateur français qui séjourne aux Marquises en 1791, insiste également dans son récit Voyage autour du monde, sur la richesse visuelle et la couverture quasi totale du corps, décrivant des hommes « presque entièrement noirs » à cause de la densité des motifs. Il observe aussi que les habitants de Ua Pou sont moins tatoués que ceux du groupe sud, ce qui atteste d’une variation locale des pratiques du patutiki selon les îles de l’archipel.
Au XIXe siècle, le Dr Ernest Berchon (1825-1895) (2), chirurgien de Marine, révèle que le tatouage marquisien s’enracine profondément dans l’histoire et l’univers culturel polynésien. Le motif appelé ‘enata (figure humaine stylisée) ne représente pas “un homme” abstrait, mais un ancêtre, un lignage, une alliance. Selon la tradition orale rapportée par l’anthropologue Willowdean Chatterson Handy (1889–1965) (3), les figures humaines répétées pouvaient indiquer la continuité d’un clan. D’ailleurs, dans les récits transmis à Ua Huka et Nuku Hiva, on dit encore : « Le corps parle de ceux qui sont derrière nous. »

Tatouages et Identité : témoignages ethnographiques

Les premiers récits des autochtones recueillis au XIXᵉ par des ethnographes (notamment Karl von den Steinen (1855-1929), et ceux menés au XXᵉ siècle par les chercheurs du Bishop Museum à Honolulu – Willowdean Chatterson Handy (1889–1965), Edward S. Craighill Handy – ont permis de sauver de l’oubli une partie de cette mémoire. En 1897 le musée de Berlin charge von den Steinen d’une mission aux îles Marquises afin d’y combler une lacune importante dans le domaine ethnologique. Il y passa 6 mois, notant dans son journal : « passant d’une vallée à l’autre par les crêtes des montagnes, tous les villages des six îles habitées, j’y ai perdu vingt kilos… J’ai noté les paroles des chants et des généalogies qui remontent à la nuit des temps … Mon intérêt personnel me portait vers ces récits sacrés de la patrie d’origine, de la Polynésie centrale et d’autres îles éloignées ». Bien qu’il considère que nombre des trésors de l’ancienne culture ont déjà disparu, il va s’atteler à un inventaire ethnographique remarquable du patrimoine matériel marquisien, photographiant, dessinant, décrivant plus de 1000 pièces. Ses travaux montrent que le tatouage marquisien ne se réduit pas à une simple esthétique : il est une clé d’intégration sociale, un langage du corps et un fondement de l’identité marquisienne. Karl Von den Steinen, souligne à ce propos : « Il ne faut pas conclure que cette coutume n’a pas d’histoire pour la simple raison que celui qui la porte ne sait plus rien à son sujet ! »



Le tatouage : un art intimement lié au sacré

Bien plus qu’un ornement, le tatouage est un système de signes complexe, reliant l’individu à son clan, à ses ancêtres, aux dieux et à l’ordre social. Sur le plan spirituel, le tatouage était considéré comme un art transmis par les dieux, nécessitant des préparations rituelles, des règles sacrées et une discipline rigoureuse. Les images tatouées n’étaient pas interchangeables : elles portaient un pouvoir spécifique et ne devaient pas être utilisées hors de leur contexte. La peau, comme le tapa végétal qui enveloppait les objets sacrés, devenait une protection contre les influences maléfiques et un réceptacle du mana, l’énergie vitale. Les figures divines et ancestrales – Tiki, Tupa et autres entités – inscrivaient leur puissance dans le corps même de l’individu.
Aux temps anciens, avant l’écriture, l’image comme les noms étaient porteurs de pouvoir. Comme le rappelle un vieux tatoueur des années 1920 : « Dans l’ancien temps, les gens connaissaient les vraies images. Il y avait des images pour la peau et des images pour le bois. Elles étaient différentes. C’est folie de placer sur un bol pour la nourriture des motifs destines à orner le corps… C’est très mauvais de manger dans des plats couverts d’images destinées à orner le corps. » Cette réflexion est éloquente. Le tatouage était à la fois un droit d’entrée dans le monde des vivants et une barrière protectrice contre les influences maléfiques.

Un art corporel hautement développé, culturellement codifié et socialement significatif


Le tatouage constituait un marqueur social fondamental, attestant à la fois de la maturité, de l’intégration dans le groupe et de l’appartenance à une lignée ou à une spécialité. Il ne pouvait être acquis qu’après des rites de passage, des apprentissages exigeants et l’aval des anciens. Comme le soulignent les chercheurs, « ces expressions graphiques possèdent un rôle apotropaïque et ancrent l’élément ou la personne qui en est porteur, dans la sacralité et la filiation généalogique perpétuée par la tradition orale. Chaque symbole était lu et compris, en lien avec l’ensemble des croyances ».
Dans une société de tradition orale, la peau devenait le support privilégié de l’identité. Le corps exposait ainsi, aux yeux de tous, une image à la fois indélébile et évolutive de la place de l’individu au sein de la communauté. Les images-signes du tatouage, par leur diversité et leur agencement, étaient à la fois sources de beauté, vecteurs de savoir, mémoire transmise et garanties de pouvoirs. Étroitement lié aux grandes étapes de la vie, le tatouage était un droit d’entrée dans le monde des hommes – les ’Enata ou ’Enana, selon le terme qui les désigne du sud au nord de l’archipel – tout en servant de barrière protectrice contre la maladie et les influences maléfiques, renforçant symboliquement la peau et le corps.

Le corps comme archive vivante

Le tatouage était à la fois une épreuve et une preuve publique de maturité, et ne pouvait s’acquérir qu’à la suite de rigoureux apprentissages avant d’être confirmé par des actes sanctionnés par des motifs choisis et approuvés par un conseil d’anciens. Le corps entier devenait support de mémoire, de statut et de pouvoir.
Chaque motif racontait une histoire personnelle et collective, évoluant au fil de la vie et des mérites acquis. Le tatouage était ainsi une véritable biographie inscrite dans la peau.
Comme le rappelle l’ethnologue et anthropologue Marie-Noëlle Ottino-Garanger : « Loin d’être un caprice esthétique, le tatouage polynésien était intimement associé aux étapes de la vie de l’individu et était une clef de son intégration à la société ». À la fois épreuve et preuve publique, il proclamait l’identité, protégeait de la maladie et de la perte du mana, et inscrivait l’individu dans une continuité sacrée, faite de figures ancestrales, de divinités et de mémoire vivante.

Douleur, fécondité et solidarité : le tatouage comme épreuve de vie


Le tatouage constituait une épreuve à la fois physique et morale, dont la douleur participait pleinement à la valeur symbolique et initiatique. Le Dr Berchon en livre un témoignage saisissant dans les Bulletins de la Société d’Anthropologie en 1860 : « Aux plaintes du patient succèdent promptement des cris arrachés par la violence des souffrances ; le tatoué se débat et mêle les prières aux vociférations ; mais les nombreux aides du tatoueur le maintiennent de force jusqu’à la fin de ce véritable supplice. » Cette souffrance, loin d’être vaine, consacrait le passage vers un nouvel état social et personnel.
Le tatouage occupait également une place centrale dans les domaines de la séduction, de la fécondité et de la vitalité. Certains motifs, notamment ceux liés au bas-ventre, renvoyaient directement à la procréation, à la continuité de la lignée et à la jeunesse.
Chez les femmes de haut rang, cette partie inférieure du corps (ka’ake hope) était l’objet de soins attentifs. De vastes compositions recouvraient ces zones essentielles, associant figures ancestrales et symboles de vie (poka’a : symbole de « poche de vie »). La beauté ainsi produite n’était jamais superficielle : elle exprimait la force, la maturité et la capacité à engendrer. Il est toutefois notable que le tatouage n’était pas pratiqué sur les femmes enceintes. Mais qu’il restait pour toutes une « obligation plutôt qu’une distinction », selon le Dr Berchon. « Il faut qu’elles en présentent des marques (lignes sur les faces latérales des doigts) au moins à la main droite dès qu’elles ont atteint l’âge de douze ou treize ans, car sans cela elles ne pourraient être admises à préparer la popoï (4), à faire pakoko (5), ou à s’acquitter de la fonction pénible qui leur est exclusivement confiée de frotter les morts d’huile de coco jusqu’à momification, préparation désignée sous le nom d’hakapahaa. »
Enfin, le tatouage participait à l’organisation sociale et économique, en particulier lors des périodes de disette. Il rendait visibles les liens d’entraide entre groupes et consolidait le rôle des chefs, garants de la redistribution et du bien-être collectif. Dans ces contextes, certaines séances de tatouage s’inscrivaient pleinement dans des logiques de solidarité et de réciprocité, reliant l’épreuve individuelle aux équilibres du corps social. « En fonction du motif qui marquait son appartenance a un groupe, on se devait aide et assistance. Les chefs, personnellement tenus pour responsables du bien-être de la tribu et de l’abondance des fruits de l’arbre à pain, devaient en assurer la redistribution en ces circonstances », explique Marie-Noëlle Ottino-Garanger.

De l’oubli imposé à la mémoire retrouvée


Toutefois, dès les années 1830, sous l’effet des contacts européens, du regard exotisant et surtout de la pression religieuse, le sens profond du tatouage commença à se perdre. Progressivement toléré, puis condamné, il finit par s’effacer dans la première moitié du XXᵉ siècle, en même temps que se désagrégeait la société traditionnelle qui lui donnait sens. Il n’en subsista que des motifs fragmentaires et des souvenirs souvent vidés de leur portée symbolique.
C’est sous l’impulsion d’Anne Lavondès, (créatrice du musée de Tahiti et des Îles) que la place du tatouage dans la société marquisienne a été étudiée à partir de 1984, donnant à voir et connaître ce trait distinctif de la culture polynésienne. Après avoir analysé les témoignages et documents iconographiques conservés dans les bibliothèques, Marie-Noëlle Ottino-Garanger (CNRS) et Pierre Ottino-Garanger, docteur en archéologie préhistorique, chercheur à l’IRD (6), se penchent sur l’organisation du territoire des groupes familiaux qui peuplèrent l’archipel, un travail complémentaire à leur activité sur le terrain. Avec ces recherches, « c’est toute l’âme d’un peuple qui fut touchée, celle d’autrefois comme celle d’aujourd’hui », se rappelle Marie-Noëlle Ottino-Garanger.
Le tatouage marquisien connaît depuis les années 2000 un renouveau, porté par une quête identitaire plus large en Polynésie. Redécouvert, réinterprété et parfois réécrit, il réapparaît comme un signe fort de survie culturelle, de reconnaissance et de continuité. Aujourd’hui, il est à la fois revendication identitaire, héritage artistique et patrimoine vivant, témoignant d’un génie créateur qui dépasse les Marquises. En tant que signe porteur et marque profonde d’une affirmation identitaire, celui qui le porte à présent marque son souci de reconnaissance et de survie culturelle. Héritage d’un sens esthétique et d’un génie créateur, il peut être revendiqué comme part du patrimoine culturel de l’humanité. À travers ses motifs puissants et son esthétique singulière, le tatouage marquisien raconte l’histoire d’un peuple qui continue d’inscrire sa culture dans la chair et le temps.

Le matatiki
Matatiki exprime, par mata, le sens de portrait ou visage, de « Tiki », le premier des Hommes, et, par filiation, l’idée d’image, ou de représentation. Les formes iconographiques du matatiki sont issues de la fragmentation illimitée du corps de Tiki. L’art graphique du matatiki regroupe tous motifs inscrits et symboles exprimés dans l’ensemble des pratiques culturelles sur la matière. Ces motifs se retrouvent sur la peau sous la forme du patutiki, l’art du tatouage, ainsi que sous la forme du haatiki ou ketutiki, art regroupant sculptures, gravures, pétroglyphes, bambous pyrogravés ou tapa ornés (étoffes d’écorce battue).
Le patutiki Te Patutiki o te Henua Enana (tatouage de la Terre des Hommes) est la forme la plus connue du matatiki. « Patutiki »se traduit littéralement par « marteler (des) Tiki », peigne et maillet du tatoueur faisant « apparaître » Tiki par le tatouage.
Les caractéristiques du patutiki diffèrent ainsi des autres tatouages polynésiens principalement par ces symboles issus du corps de Tiki. Une des autres spécificités du tatouage marquisien consiste en la combinaison des formes, la taille et la densité des motifs sur le corps.


1 – Les Lapita sont issus de populations venues d’Asie du Sud-Est, probablement des îles de Taïwan ou des Philippines. Ils ont été parmi les premiers grands navigateurs du Pacifique, voyageant en pirogues à double coque et colonisant progressivement les archipels de Mélanésie, puis de Polynésie.

2- Dr Ernest Berchon, Discours sur les origines et les buts du tatouage, Date de l’édition originale : 1886. Numérisé par la BNF.

3 – Willowdean Chatterson Handy,Tattooing in the Marquesas, publié par le Bernice P. Bishop Museum en 1922. Ce travail est une des études les plus détaillées sur les motifs, les méthodes, les significations sociales et les variations stylistiques des tatouages marquisiens. L’ouvrage contient dessins et photographies réalisés à partir de sources directes auprès des insulaires de l’époque.

4 – Le terme “popoï” désigne effectivement une préparation alimentaire à base de fécule de fruit de l’arbre à pain (uru ou Artocarpus altilis).

5 – Faire pakoko correspond au mouvement circulaire des doigts, index et médius, autour des écuelles de bois où se place le popoÏ au moment des repas, afin de préhender cet aliment.

6 – Institut de recherche pour le développement (I.R.D.), anciennement Office de la recherche scientifique et technique outre-mer (ORSTOM).

Lire

Die Marquesas-Inseln (The Marquesas Islands) de Karl von den Steinen. Ses notes détaillent la signification sociale et rituelle des tatouages, notamment leur lien avec le rang, la famille, les alliances et la puissance (mana). Il insiste sur la différence entre motifs masculins et féminins, la diversité selon les îles, et la régularité des motifs géométriques et figuratifs dans son ouvrage publié en 1899.

Willowdean Chatterson Handy,Tattooing in the Marquesas, publié par le Bernice P. Bishop Museum en 1922. Ce travail est une des études les plus détaillées sur les motifs, les méthodes, les significations sociales et les variations stylistiques des tatouages marquisiens. L’ouvrage contient dessins et photographies réalisés à partir de sources directes auprès des insulaires de l’époque.

Ottino-Garanger M.-N. et P. 1999 : Te Patu Tiki, l’art du tatouage aux iles Marquises. Ed. Gleiza

Texte : Brigitte Postel
Photos : Sylvain Grandadam