À Aix-en-Provence, l’hôtel de Caumont accueille une exposition consacrée aux affiches emblématiques créées par Toulouse-Lautrec. Placé sous le commissariat de l’historien de l’art Gilles Genty et de Fanny Girard, directrice du musée Toulouse-Lautrec d’Albi, le parcours explore l’art de l’affiche à la Belle Époque et la naissance d’une imagerie devenue iconique.
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Né en 1864 à Albi au sein d’un milieu aristocratique et emporté à 36 ans par la syphilis et un accident vasculaire cérébral (1901), Toulouse-Lautrec fait ses armes au sein des ateliers parisiens de Léon Bonnat (1833-1922) et Fernand Cormon (1845-1924), deux maitres reconnus par les académies de peinture. Il s’installe finalement à Montmartre et choisit comme sujet d’études les salles des cafés et cabarets environnants : Le Divan Japonais, le Moulin Rouge, les Ambassadeurs… Tous hauts lieux du mode de vie et des arts bohèmes marginalisés de cette époque, dont les courants artistiques sont finalement devenus les plus admirés de la fin du XIXème siècle.
Les mondes de Toulouse-Lautrec
Les œuvres de Toulouse-Lautrec constituent un véritable miroir de la société de son temps. Nourries par les différents milieux qu’il fréquente, elles donnent à voir son environnement urbain, les personnalités qui l’animent, la culture matérielle de la fin du XIXᵉ siècle et, dans une dimension plus intime, ses proches et ses relations. Grâce aux prêts exceptionnels du Musée Toulouse-Lautrec, du Musée d’Orsay et du Musée Carnavalet, l’exposition s’articule autour de quatre thématiques majeures qui traversent son œuvre : l’atmosphère bohème du Paris de la fin du XIXᵉ siècle ; les figures emblématiques qu’il a contribué à immortaliser, voire à façonner ; l’essor de l’affiche moderne et des premières campagnes publicitaires de grande diffusion ; enfin, un Paris plus personnel, celui de son cercle intime, révélé à travers les portraits de ses proches et de ses fréquentations.
L’esprit d’une ville et de son époque

L’esprit canaille de la Belle Époque

On plonge dans un Paris artistique et populaire, dont la mentalité et les rapports sociaux sont qualifiés de « canailles » par Gilles Genty. Cette expression renvoie à la gouaille des artistes et des habitués des tavernes, unis par un esprit de franche camaraderie qui transparaît notamment dans le tableau Intérieur de chez Bruant : le Mirliton. Une énergie hédoniste, brute et vive qui se retrouve dans les affiches bariolées de Lautrec. Au point de transformer les espaces publics de la capitale, alors couverts de ses créations, en un véritable « Musée en plein air » selon le critique d’art Gustave Khan. Cet imaginaire dépasse rapidement les frontières françaises et franchit notamment les Pyrénées : les œuvres de Lautrec parviennent jusqu’à Barcelone, où elles tombent entre les mains du jeune Picasso. Fasciné, celui-ci se met à rêver de Paris et rejoint bientôt ce qui constitue alors le cœur battant de l’art bohème européen.
Toulouse-Lautrec réussit ainsi à représenter l’esprit artistique de Paris à travers ses affiches, notamment en mettant en scène des personnalités dont la célébrité acquiert une dimension internationale. Ce sont ces figures, en partie « iconisées » par le travail de l’artiste, sur lesquelles l’exposition se penche plus particulièrement.
Un créateur d’icones


Qui sait si les artistes parisiens représentés par Lautrec sur ses affiches, déjà considérées de son vivant par certains collectionneurs comme de véritables œuvres d’art, ne seraient pas tombés dans l’oubli sans les images qui les ont immortalisés ? Un nom vient immédiatement à l’esprit lorsque l’on songe au Paris bohème de la fin du XIXᵉ siècle et à l’univers de Lautrec : la Goulue (1866-1929). De son vrai nom Louise Weber, cette danseuse du Moulin Rouge, figure emblématique du French Cancan, incarne une bohème artistique libre, insolente et audacieuse, qui choque autant qu’elle fascine la bourgeoisie. Dans les œuvres de Lautrec, celle-ci est souvent symbolisée par la silhouette sombre et désapprobatrice de « l’Anglais », un rentier britannique connu pour fréquenter les établissements de Montmartre.


Si certains artistes sont simplement représentés par Toulouse-Lautrec, d’autres voient leur image profondément remodelée par son regard et son talent. C’est du moins l’avis de la danseuse Jane Avril (1868-1943), qui considérait que l’artiste avait largement contribué à sa célébrité. L’affiche dont elle est la vedette, choisie comme visuel de l’exposition, suffit à faire bondir sa notoriété en l’espace de quelques mois.
Le succès des affiches de Lautrec devient tel qu’il est sollicité pour illustrer l’arrivée à Paris, aux Folies-Bergère, d’une vedette internationale : Loïe Fuller (1862-1928). Réputée pour la grâce de ses mouvements et ses expérimentations scéniques, la danseuse américaine voit son talent parfaitement restitué dans un portrait léger et aérien qui la transforme presque en papillon.

Parmi toutes ces affiches, l’une d’entre elles marque particulièrement l’histoire des loisirs modernes en Occident et, plus intimement, la vie de Lautrec : celle représentant le célèbre chanteur et parolier Aristide Bruant (1851-1925) au Café des Ambassadeurs. Cette œuvre est d’autant plus importante que Bruant deviendra par la suite l’un des proches amis du peintre.
À cette époque, Bruant accueille presque chaque soir Lautrec dans le cabaret où il se produit, non sans le saluer de son célèbre : « Cette gueule ! Ce n’est vraiment pas possible, cette gueule ! » Cette amitié se manifeste aussi par un soutien décisif à la carrière de l’artiste. Un jour, lorsque le directeur du Café des Ambassadeurs, Pierre Ducarre, par crainte de choquer son public, refuse d’exposer les affiches conçues par Lautrec pour annoncer les spectacles de Bruant, celui-ci menace de ne pas monter sur scène. Face à cette pression, le directeur finit par céder et accepte l’affichage de l’œuvre. Le succès est tel que Bruant fait ensuite reproduire l’image en de nombreux exemplaires pour promouvoir ses tournées et ses différentes représentations, en ne modifiant à chaque fois que le nom du lieu où il se produit. Ainsi, l’affiche imaginée par Lautrec devient l’une des images les plus célèbres de la culture du spectacle de la fin du XIXᵉ siècle.
Henri de Toulouse-Lautrec. Ambassadeurs, Aristide Bruant, 1892, lithographie couleur, 134,5 x 93 cm, collection particulière © Peter Schälchli.
Au-delà de ces affiches, qui demeurent aujourd’hui les plus célèbres de l’artiste, l’exposition invite également à découvrir un autre aspect de son œuvre : celui d’un Toulouse-Lautrec publicitaire, mettant son talent au service des objets, des modes et des créations culturelles de son temps.
Un créateur d’images

Sur les murs de Paris, qu’il s’agisse d’affichages officiels ou sauvages, au détour d’une rue, des œuvres d’art viennent égayer le quotidien des passants, tout en les invitant à investir dans ce dont elles font la promotion pour embellir leur propre vie. Certaines sont les célèbres affiches d’Alfons Mucha (1860-1939), vantant spectacles et divertissements. Dans cette exposition, toutefois, ce sont bien d’autres objets que met en avant Toulouse-Lautrec, même si son travail a pu être influencé par le style de cet autre grand artiste contemporain. Chaque objet promu par Lautrec constitue ainsi une fenêtre ouverte sur une pratique nouvelle ou en plein essor dans la société parisienne de la fin du XIXe siècle. Il peut s’agir du sport et du rapport renouvelé à la la nature comme espace de ressourcement, à l’image de cette réclame pour une chaîne de vélo américaine réputée pour sa résistance.
Dans un registre plus intellectuel, l’artiste semble également avoir entretenu des liens étroits avec des créateurs actifs dans d’autres domaines artistiques et littéraires. Il se charge ainsi de promouvoir La Revue blanche, l’une des publications les plus influentes de son temps, qui accueille de nombreuses figures marquantes de la vie intellectuelle et artistique de la fin du siècle. Aujourd’hui encore, cette tradition de découverte et de soutien aux nouvelles voix littéraires se perpétue notamment à travers la Nouvelle Revue Française, dont les auteurs paraissent souvent dans la célèbre collection blanche des éditions Gallimard. Cependant, au-delà de l’espace public et des affiches destinées à la promotion, Toulouse-Lautrec s’est également attaché à représenter des lieux, des scènes et des individus plus intimes, issus de son quotidien, de ses habitudes et de son cercle de connaissances.
Un créateur de personnalités


Au-delà des figures publiques qu’il immortalise, Toulouse-Lautrec donne également une place importante à des personnages plus familiers, que l’on retrouve à plusieurs reprises dans son œuvre.
Nous avons déjà évoqué « l’Anglais », mais il est impossible de passer à côté de son cousin Gabriel Tapié de Céleyran, venu le rejoindre à Paris pour y poursuivre ses études de médecine. Si Lautrec lui fait découvrir les plaisirs de la vie nocturne parisienne, Gabriel lui ouvre en retour les portes du milieu médical. L’artiste n’hésite pas à le représenter dans son univers d’étude, à l’hôpital, et à peindre également son maître, le célèbre chirurgien Péan. Mais il le montre aussi dans des moments plus détendus, notamment au théâtre ou dans d’autres lieux de sociabilité. À travers ces différentes représentations, Lautrec compose de véritables scènes de la vie moderne, proches par leur esprit des scènes de genre peintes par Jean Béraud (1849-1935).
Un autre univers, à la fois intimiste et très présent dans les milieux masculins parisiens, est également représenté par Toulouse-Lautrec : celui des bordels. Il y peint à plusieurs reprises la prostituée Elsa, mais aussi des scènes de flirt et de tentative de séduction entre clients et prostituées, restituant ainsi un aspect quotidien de ces lieux. Selon Gilles Genty, l’artiste aurait été particulièrement marqué par Goya (1746-1828), et cette influence éclaire sa démarche. Lautrec résume d’ailleurs lui-même son approche par une formule souvent reprise : « Je montre ce que j’ai vu ».
Plus de deux siècles plus tard, nous continuons en effet à voir Paris à travers le regard de cet artiste, dont la vision, à la fois sensible et singulière, a su en sublimer les aspects les plus marquants. Par son œuvre, il en a fixé une image à la fois vivante et durable, que le temps n’a pas altérée.
Toulouse-Lautrec, créateur d’icônes
Hôtel de Caumont – Centre d’art
3, rue Joseph Cabassol – 13100 Aix-en-Provence Tél. : 04 42 20 70 01
Du 24 avril au 4 octobre 2026.
Texte : Sacha Hernando
Photos : selon indication




