Partout sur la planète, les croyances et superstitions tissent un réseau invisible de gestes, d’objets et de récits qui traversent les époques et façonnent notre perception du monde. Si elles sont parfois perçues comme de simples croyances populaires, elles révèlent surtout une manière profondément humaine d’habiter le monde, de dialoguer avec l’invisible et de chercher à influencer le destin. À l’heure où les sociétés se croisent et s’entrechoquent, ces traditions, tantôt héritées, réinventées ou hybridées, témoignent de la pluralité des façons de donner sens au réel, d’attirer la chance, de conjurer le sort ou de se protéger

Où commence la superstition ? Où s’arrête-t-elle ? Monde de croyances suspectes pour les uns, elle se révèle pourtant, lorsqu’on élargit le regard, comme un langage universellement partagé. Il est en effet étonnant de voir à quel point des peuples très éloignés, parfois sans contact direct, qu’il s’agisse de sociétés dites premières ou de sociétés occidentales contemporaines, ont élaboré des croyances et des pratiques étonnamment similaires. Comme si l’humanité portait en elle un fonds commun de peurs, d’espérances, d’intuitions et de croyance en la puissance de l’esprit. Cette récurrence interroge : loin de relever du hasard ou de la simple imitation, elle semble renvoyer à un socle commun d’expériences humaines : la peur de l’inconnu, l’angoisse de la mort, le désir de protection, la quête de sens face à l’imprévisible, celle d’un univers perçu comme traversé de forces, de signes et de présences, où un geste, un objet, un événement peut devenir un médiateur entre le visible et l’invisible.

La superstition : un langage universel

Le trèfle à quatre feuilles est depuis des siècles considéré comme un porte-bonheur, chaque feuille symbolisant traditionnellement la foi, l’espoir, l’amour et la chance. © Kebman/Commons.

Chez les peuples premiers, ce que l’Occident qualifie de « superstition » s’inscrit généralement dans un système cohérent de rapports au monde, pleinement intégré à la vie sociale, rituelle et symbolique, basé sur la conviction que l’esprit est agissant. Ce pouvoir de l’esprit est assumé et ritualisé : la pensée, la parole ou l’intention du chamane participent directement à la guérison, à la chasse ou à l’équilibre cosmique. Mais nos propres superstitions occidentales, souvent reléguées au rang de réflexes anodins ou de survivances folkloriques, reposent sur des logiques similaires : elles supposent elles aussi des correspondances invisibles, une efficacité symbolique des gestes et une causalité non strictement rationnelle. Il en est ainsi de la confiance accordée à un objet porte-bonheur, ou de la conviction qu’attirer le mauvais sort est possible par la parole. Même lorsque la raison moderne s’en défend, elle continue de reconnaître implicitement un pouvoir performatif de l’esprit, comme en témoignent les effets bien documentés de l’autosuggestion ou du placebo. La logique demeure la même : le monde matériel n’est pas autonome, il est perméable à l’action de forces invisibles, au premier rang desquelles figure la puissance de l’esprit humain. Ainsi comprise, la superstition ne relève pas tant de l’irrationnel que d’une cosmologie implicite, où le matériel et l’immatériel se répondent sans cesse, sous des formes différentes mais selon des mécanismes profondément analogues.
C’est à partir de ces constantes, inscrites au cœur des sociétés comme des individus, où l’humain cherche à lire l’invisible dans les signes du monde et à infléchir par des actes le cours des choses, que les superstitions se déclinent ensuite en formes multiples, adaptées aux contextes culturels, sociaux et historiques.

Des mécanismes symboliques analogues quels que soient les peuples

Les objets protecteurs

Egypte. Dans l’Égypte ancienne, le scarabée est avant tout un symbole de renaissance, de régénération et de vie éternelle. Scarabée ailé. 1070–945 avant J. C. 21e dynastie.

Le port d’objets protecteurs tels les amulettes, sachets-médecine amérindiens, talismans, médailles religieuses, trèfle porte-bonheur, etc. répond partout à la même intuition : celle qu’un élément matériel puisse concentrer ou canaliser une force immatérielle.

Les lieux de transition

Sanctuaire Vaudou dans le village de Mekoviade, au nord d’Assahoun, Togo. © David Stanley/Commons.

La charge accordée aux seuils, aux carrefours ou aux lieux de passage, qu’il s’agisse de pratiques rituelles chez les peuples premiers (offrandes aux carrefours dans le vaudou, zones sacrées et tabous tels les maraes en Polynésie) ou de gestes apparemment anodins en Occident (porter la mariée pour franchir le seuil, ne pas se saluer sur un pas de porte), traduit une perception partagée des espaces liminaux comme zones d’instabilité entre les mondes.

Les animaux, messagers de l’invisible

Dans de nombreuses cosmologies inuit et yupik, les animaux marins sont des êtres dotés d’une intériorité ou d’une puissance spirituelle, avec lesquels les humains entretiennent une relation de réciprocité. La baleine symbolise ainsi souvent le lien entre le monde humain, la mer et l’invisible. © Giles Laurent/Commons.

Les animaux, qu’ils soient totems, esprits auxiliaires ou simples présages remplissent une fonction similaire de médiation, comme si certaines formes du vivant disposaient d’un accès privilégié à l’invisible. Citons l’animal-totem des chamanes amérindiens qui, lors des quêtes de vision, apparaît comme guide spirituel (l’aigle relie le ciel et la terre, l’ours incarne la guérison…, etc.). Chez les Yanomami ou les Achuar, le chamane peut « devenir » jaguar ou oiseau et le gibier se donne ou se refuse selon le respect des règles rituelles chez de nombreux peuples. Chez les Inuit, Yupik et Kalaallit, les animaux marins (phoque, morse, baleine) sont liés à Sedna, maîtresse des mers. Si les règles sont rompues (partage inéquitable, tabous alimentaires transgressés), la chasse échoue ou les tempêtes surviennent. Le gibier se refuse tant que l’ordre moral n’est pas réparé par le chamane. Dans nos contrées, chat noir, hibou, corbeau, renard, portent leur lot de malheur annoncé tandis-que le grillon ou le merle porte bonheur. Et se vanter d’une prise future avant une partie de chasse ou de pêche attire l’échec, le gibier disparaît, le poisson ne mord plus.

L’âme et son double

Miroir du sanctuaire Gaoshih Shinto (Kuskus Jinja), Mudan, Pingtung, Taiwan. © Koika/Commons.

La croyance en l’existence d’un double de l’âme traverse de nombreuses cultures. Elle s’exprime aussi bien dans la peur de briser un miroir, (synonyme de sept ans de malheur en Occident, de rupture d’harmonie familiale en Chine, ou de présage grave au Japon), que dans les récits de perte de l’âme présents dans de nombreuses cosmologies autochtones. Ces croyances reposent sur une même représentation : celle d’un être humain traversé par des forces qui le dépassent, dont l’intégrité ne se limite pas au corps visible. Casser un miroir revient alors symboliquement à blesser l’âme. Cette conception prend une dimension particulière au Japon, où le miroir occupe une place centrale dans le shintō. Dans les sanctuaires, il est souvent installé au cœur du lieu sacré, non pour être regardé mais pour permettre la présence du kami. L’un des trois trésors sacrés de la tradition impériale japonaise est d’ailleurs un miroir, symbole de vérité et d’équilibre dans la relation entre l’humain et le monde invisible. Dans ce contexte, briser un miroir ou en conserver un fissuré est perçu comme un mauvais présage, non par superstition automatique, mais parce que ce geste signale une rupture d’harmonie, une perte de protection spirituelle ou l’irruption du kegare, l’impureté.

Les masques

Copies de masques du théâtre Nô classés trésors nationaux vendues dans le musée impérial de Tokyo. Démon Hannya – Onnamen – Okina. © Pierre André Leclercq/Commons.

Sur tous les continents, les masques jouent un rôle de pouvoir, de protection, et/ou de médiation. Ce ne sont pas de simples objets : ils agissent. Chez les Dogons, les Bambaras, les Sénoufo, les masques sont investis d’une puissance certaine. Incarnant les ancêtres, protégeant le village et régulant l’ordre social et moral, ils interviennent lors des grands seuils de l’existence : funérailles, initiations, naissances, interprétées comme des signes cosmiques. À travers eux, le corps humain, la communauté et le cosmos sont pensés comme intimement liés, et le rituel assure leur équilibre.

Contrairement à une idée répandue, l’Occident n’ignore pas le pouvoir des masques : il l’a longtemps pratiqué avant de l’oublier. Du théâtre grec au carnaval médiéval, le masque n’y était pas un simple artifice, mais un dispositif de médiation entre le corps humain, l’ordre social et le cosmos, une fonction comparable à celle qu’il conserve encore dans de nombreuses sociétés africaines. Dans nos sociétés occidentales contemporaines, le masque n’a pas disparu : il s’est fragmenté et invisibilisé. Avatars numériques, profils sociaux, identités professionnelles ou émotionnelles fonctionnent comme des masques permanents, que l’on endosse sans rituel ni cadre collectif, isolant l’individu dans une performance continue de soi. L’art demeure l’un des rares espaces où le masque conserve une puissance consciente et structurante : du théâtre occidental (commedia dell’arte, théâtre contemporain, burlesque), héritier du prosôpon (1) grec, au théâtre japonais, où il ne dissimule pas l’humain mais le décentre et l’ouvre à une altérité plus vaste. Ces pratiques artistiques apparaissent ainsi comme des tentatives de réactiver une fonction rituelle affaiblie, en redonnant sens et forme aux métamorphoses identitaires contemporaines.

Le sel

Au Japon, quelques grains de sel suffisent symboliquement à purifier un lieu et à tenir les mauvais esprits à distance. En France, renverser du sel porterait malheur ; en jeter une pincée par-dessus son épaule gauche permettrait de conjurer le mauvais sort. © Stéphane Gourichon/Commons.

Le sel, universellement associé à la purification et à la protection, traverse cultures et religions à travers le monde. Dans le sumo, les rikishi (lutteurs) jettent des poignées de sel sur le dohyō, l’espace sacré de combat, et frappent le sol de leurs pieds pour chasser les mauvais esprits. Dans le christianisme, il sert lors des rites d’exorcisme à repousser le mal, tandis que dans l’hindouisme, il accompagne les rituels de nettoyage avant les fêtes ou dans les temples. Chez les peuples autochtones, son usage est tout aussi central : les Navajos et les Cherokees l’utilisent pour purifier les lieux sacrés et l’incorporent dans les sand paintings (hozhó) lors des rituels de guérison, les Shipibo-Conibo du Pérou l’intègrent aux cérémonies chamaniques pour purifier participants et objets, et chez les Aborigènes d’Australie, il sert à sanctifier le sol ou l’eau lors des cérémonies du Dreamtime. Partout, le sel dépasse sa simple fonction alimentaire pour devenir un outil spirituel et rituel, capable de protéger, purifier et relier le monde visible et invisible.

À travers ces exemples, se dessine ce que Baudelaire pressentait lorsqu’il voyait dans la superstition un « réservoir de vérités », ce que Konrad Zucker (1893-1978) analysera comme une réponse psychique à l’incertitude, et ce que Philippe Descola décrira comme une autre manière de composer avec le monde : non un reste d’irrationalité, mais l’expression persistante d’une cosmologie implicite où le matériel et l’immatériel se répondent sans cesse.

Superstition : le fil invisible de l’humanité

Un œil pour repousser le mauvais œil : dans le monde arabe, le regard devient lui-même protection. © B. Postel.

Aujourd’hui, l’homme se croit civilisé. Mais la superstition règne en maître. Nous nous pensons émancipés des croyances archaïques grâce à la science, à la technique, à la rationalité. Pourtant, dès que surgit l’incertitude, le risque, les mêmes mécanismes que jadis se réactivent : recherche de signes, gestes apotropaïques, croyance en des forces invisible, etc. Marabouts, voyants, médailles de St Christophe, œil de méduse, fers à cheval, rituels chamaniques, gris-gris, aspersion d’eau bénite (sur les cosmonautes avant le décollage de leur fusée à Baïkonour par exemple !), etc., les superstitions se retrouvent partout, dans toutes les cultures. « L’homme, qu’il vive au fin fond de la jungle tropicale, dans la steppe ou dans les villes de béton, est le même animal qui a peur. Qui a peur de la foudre, des catastrophes, des accidents et de la Mort, avec une Majuscule, qui est son grand questionnement. », estime l’historien et folkloriste Roger Maudhuy (2).

Loin d’être un simple reliquat d’ignorance promis à disparaître sous les coups conjoints des religions et de la raison, la superstition apparaît comme une structure persistante de l’expérience humaine. Et le niveau de connaissance scientifique atteint par un individu n’empêche ni les croyances, ni les pratiques. Elle peut même les conforter. La superstition a traversé les siècles en se métamorphosant, glissant des marges du religieux et/ou du sacré vers les interstices du quotidien. Si la modernité s’est voulue désenchantée, elle n’a pas aboli le besoin de signes, de médiations et de récits capables d’exorciser nos peurs et nos angoisses, de donner cohérence à l’incertain. En ce sens, la superstition ne dit peut-être pas tant l’échec de la raison que ses limites : elle révèle la part irréductible de l’homme face à l’imprévisible, à la mort, au hasard. Ce que l’on persiste à nommer superstition, sous des formes toujours renouvelées, pourrait bien être l’un des langages les plus constants par lesquels l’humanité continue de négocier sa présence au monde. Et comme le résume un mot souvent prêté à Coluche (parfois à Pierre Desproges) : « Je ne suis pas superstitieux, ça porte malheur. »

Superstitio ou Religio ?


En latin, superstitio, opposé à religio, aurait d’abord désigné une forme de « don de présence » ou de « divination du passé ». Son sens évolue ensuite profondément : « culte divin indu » pour saint Augustin, pratique irrationnelle opposée à la « vraie foi » au Moyen Âge, la superstition englobe, à partir du XVIe siècle, croyances populaires, signes et pratiques réprouvés par l’Église. Avec les Lumières, elle devient également ce qui, dans le domaine du sacré, s’oppose à la Raison, au point que religion et superstition tendent parfois à se confondre sous la plume des athées et des déistes. Du XVIe au XVIIIe siècle paraissent ainsi des recueils destinés à combattre ces croyances, tel le Traité des superstitions de l’abbé Jean-Baptiste Thiers (1679). Au XIXe siècle, les missionnaires qualifieront à leur tour de « superstitions » nombre de religions et croyances des peuples qu’ils rencontrent : preuve que la frontière entre religion et superstition demeure poreuse. En 1948, dans Psychologie de la superstition, Konrad Zucker en distingue trois formes : les superstitions « magiques » (amulettes, sorciers, métamorphoses), qui supposent une action sur le monde ; les « mystiques » (astrologie, divination, prophéties, oracles), liées au destin ; et celles relevant des pressentiments (rêves prémonitoires, présages). Changeante au fil des siècles, la superstition reste ainsi l’une des réponses humaines à l’incertitude.


1- Le prosôpon signifie à l’origine le visage, puis le masque de théâtre, et par extension la personne. À travers le masque, ce n’est pas l’individu qui parle, mais une figure : un héros, un dieu…. L’acteur devient le médium d’une parole qui le dépasse.

2 – Le grand dictionnaire des superstitions, Editions Artemis, 2019.

Cet article a été également publié dans le n° 22 de la revue Natives, des Peuples, des Racines.

Texte : Brigitte Postel
Photos : selon indication