Rouen ne se résume pas à sa célèbre silhouette hérissée de clochers. Théâtre du triste destin de Jeanne d’Arc, muse des impressionnistes et décor des plus belles pages de Flaubert, Hugo ou Maupassant, elle déploie un patrimoine exceptionnel où huit siècles d’histoire dialoguent avec une douceur de vivre typiquement normande.
Sommaire
La mémoire du fleuve

Il faut arriver à Rouen par la Seine, comme le firent les Romains, les drakkars venus du Nord ou les grands voiliers qui, aujourd’hui encore, remontent parfois le fleuve jusqu’au cœur de la ville.
La Seine vient de Paris, hésite entre ces rives et poursuit son cours vers la mer. Elle est la grande route de l’histoire, la voix des marchands et des conquérants, la complice des rois, des évêques, des navigateurs et des peintres. Rouen s’est installée là, dans une boucle du fleuve comme une sentinelle.
Elle a façonné le destin de la cité. Aujourd’hui ses eaux paraissent paisibles. Mais il faut imaginer d’autres temps : nous sommes au 9e siècle. Sur le fleuve apparaissent des navires, des voiles, des proues sculptées : les Vikings, des hommes venus du Nord. Ils remontent la Seine, pillent, brûlent et repartent. Puis, reviennent encore et encore.
Les rois francs se révèlent incapables d’endiguer les incursions vikings. En 911, ils choisissent donc la négociation. À Saint-Clair-sur-Epte, le roi Charles III dit » le Simple » conclut un accord avec le chef viking Rollon. Le marché est clair : des terres autour de Rouen lui sont concédées en échange de son engagement à défendre la vallée de la Seine contre de nouvelles invasions. Le guerrier scandinave devient prince, le païen reçoit le baptême et s’intègre au royaume franc. C’est l’acte de naissance de la Normandie, dont Rouen devient naturellement la première capitale.
Notre-Dame de Rouen, une symphonie de pierre

Au-dessus des toits de Rouen surgit la silhouette de Notre-Dame. Cet édifice demeure un véritable livre de pierre, où chaque portail, chaque statue et chaque gargouille racontent un fragment d’histoire. Avec sa flèche culminant à 151 mètres, elle est toujours la plus haute cathédrale de France. Lors de l’achèvement de sa flèche en fonte, en 1876, elle fut même le plus haut monument du monde, avant d’être dépassée quelques années plus tard par la cathédrale de Cologne.
La cathédrale qui fascinait Monet

On croit la connaître. On l’a déjà vue cent fois, dans les célèbres tableaux de Claude Monet qui l’a peinte au lever du jour, sous le soleil éclatant, dans la brume normande ou aux dernières lueurs du crépuscule. Installé au premier étage de l’ancien Bureau des Finances, juste en face de la façade occidentale, où il avait obtenu l’autorisation de travailler, le maître de l’impressionnisme observait inlassablement les métamorphoses de la lumière. Plus qu’un monument, il peignait le temps qui passe. Chaque toile raconte une heure différente, un ciel différent, une émotion différente. Le marchand d’art Daniel Wildenstein a recensé vingt-huit vues de la façade occidentale. Une anecdote amuse encore les Rouennais : avant d’achever cette série devenue mythique, Monet s’était contenté d’observer la cathédrale de l’extérieur, sans jamais en franchir le seuil.


Une fois la porte franchie, le monument révèle une tout autre dimension. Officiellement cathédrale primatiale Notre-Dame-de-l’Assomption, elle est l’un des plus beaux chefs-d’œuvre du gothique français. Élevée sur les fondations d’une cathédrale romane entreprise au début du XIᵉ siècle, elle est reconstruite à partir du milieu du XIIᵉ siècle avant d’être enrichie jusqu’au début du XVIᵉ siècle. L’achèvement de la tour de Beurre, en 1506, marque la fin de près de cinq siècles de travaux.
Des bâtisseurs aux imagiers




Sa façade déploie une prodigieuse dentelle de pierre où se succèdent quelque soixante-dix grandes figures sculptées. Derrière chacune d’elles se cachent des générations de bâtisseurs qui ont consacré leur vie à ériger des voûtes, tailler des chapiteaux ou ciseler des visages, sans jamais voir l’œuvre achevée.
Les sculpteurs se sont parfois permis quelques fantaisies. Au-dessus du portail du Jugement dernier, un personnage barbu semble avaler deux épées, comme un étonnant avaleur de sabres. L’image est pourtant hautement symbolique : il s’agit du Christ de l’Apocalypse, représenté avec l’épée à deux tranchants qui, selon le texte biblique [« de sa bouche sort une épée à deux tranchants » (Apocalypse 1,16)], sort de sa bouche pour incarner la puissance de sa parole et de son jugement.
Des Vikings aux Plantagenêts

Dans la pénombre, repose Rollon, tout au moins son gisant. Le monument visible aujourd’hui est une reconstitution : l’original fut détruit lors des bombardements de 1944. Certains historiens évoquent toutefois un transfert au XVIIe de sa dépouille vers l’abbaye de Fécamp, sans qu’aucune preuve décisive ne vienne étayer cette hypothèse.

En poursuivant vers le chœur, un autre nom illustre attire le regard : celui de Richard Cœur de Lion. Duc de Normandie, mais aussi d’Aquitaine, comte de Poitiers, du Maine et d’Anjou, il fut surtout roi d’Angleterre. Paradoxe de l’histoire : en dix années de règne, il ne passa guère plus de six mois sur le sol anglais.
Preuve de son attachement à la Normandie : son « cœur invincible », embaumé après sa mort en 1199, fut enfermé dans une urne en plomb surmontée plus tard d’un gisant à son effigie. On peut encore y lire l’inscription : Hic jacet cor Ricardi regis Anglorum (« Ici gît le cœur de Richard, roi des Anglais »).
© Rouen Normandie Tourisme.
Château-Gaillard : l’ultime défi de Richard Cœur de Lion

Plus de huit siècles ont passé. L’immense empire des Plantagenêts s’est disloqué, Château-Gaillard, sa forteresse imprenable, n’est plus qu’une silhouette de pierre accrochée aux falaises des Andelys. Pourtant, dans la cathédrale de Rouen, demeure une présence singulière : celle du cœur de Richard Cœur de Lion. Chaque année, des visiteurs venus d’outre-Manche viennent rendre hommage à cette figure qui continue d’entretenir un lien intime entre la Normandie et l’Angleterre.
Du Gros-Horloge à la place du Marché


Autour de la cathédrale, Rouen déploie avec grâce son labyrinthe médiéval. Les maisons à colombages dessinent d’élégantes géométries irrégulières, les enseignes en fer forgé oscillent doucement au-dessus des ruelles pavées, tandis que les places surgissent comme des clairières au détour d’une venelle. En quelques minutes, on rejoint l’une des artères les plus emblématiques de la ville : la rue du Gros-Horloge.
Il suffit alors d’oublier le Rouen d’aujourd’hui. D’imaginer le fracas des sabots sur les pavés, le grincement des charrettes, les cris des marchands. Au Moyen Âge, Rouen est l’une des plus prospères cités du royaume de France. La Seine lui apporte sa richesse : les navires remontent du littoral chargés de draps, de vin, de céréales, d’épices et d’autres marchandises venues de toute l’Europe. Les négociants prospèrent, les églises s’élèvent, les hôtels particuliers se multiplient. La ville affirme sa puissance.

Le passage sous l’arche Renaissance du Gros-Horloge marque l’entrée de la célèbre rue piétonne du même nom. Levez les yeux : l’horloge astronomique, installée à la fin du XIVᵉ siècle, continue de rythmer la vie des Rouennais. Depuis plus de six siècles, son cadran a vu défiler processions religieuses, entrées royales, révoltes populaires, épidémies et guerres.
© Dimi Talen/Commons.
Au cœur du souvenir de Jeanne d’Arc
Quelques centaines de mètres plus loin, nous arrivons sur la place du Vieux-Marché où fut dressé le bûcher de Jeanne d’Arc le 30 mai 1431.

Que reste-t-il aujourd’hui de cet instant ? Une statue et une église. Construite près de cinq siècles et demie après le supplice, l’église Sainte-Jeanne-d’Arc a été consacrée en 1979. Elle étonne d’abord le visiteur par son architecture moderne. Dessinée par Louis Arretche, elle semble surgir de la place comme un immense navire échoué au milieu de la vieille ville. Certains y voient la coque renversée d’un bateau viking. D’autres, les flammes du bûcher. Peut-être faut-il y voir les deux. Près de l’église, une grande croix marque le lieu de son supplice. Et une statue représente Jeanne au bûcher.
Intérieur de l’église Sainte Jeanne d’Arc de Rouen. © Andi Li/Commons.



Nous sommes le 30 mai 1431. La guerre de Cent Ans ravage le royaume et Rouen est aux mains des Anglais. Une jeune fille de dix-neuf ans est conduite jusqu’au bûcher : Jeanne d’Arc. Deux ans plus tôt, elle avait délivré Orléans avant de conduire Charles VII à Reims pour son sacre. Capturée près de Compiègne, vendue aux Anglais, elle est jugée à Rouen pour hérésie. Sur la place, elle demande qu’on lui tende une croix. Puis le feu est allumé. Les flammes l’engloutissent, mais son destin entre dans la légende.
Jeanne d’Arc au bûcher, œuvre de Maxime Real del Sarte réalisée en 1927 avec la collaboration de Roger de Villiers. Les mains croisées sur la poitrine, les yeux tournés vers le ciel, la jeune martyre est représentée dans un ultime élan de foi, tandis que les flammes s’élèvent à ses pieds.
© Giogo/Commons.
Rouen, une ville qui se goûte autant qu’elle se visite

On était venu admirer une cathédrale. On s’attarde finalement dans toute une ville. Une terrasse ouverte sur une place ancienne, un verre de cidre, quelques huîtres venues de la côte normande, un fromage affiné du pays de Bray ou un dessert aux pommes prolongent la promenade. Ici, le paysage se retrouve dans l’assiette : la Seine, les vergers et les pâturages composent une même géographie du goût.
À table, la Normandie se raconte encore. L’escalope à la rouennaise, les « larmes de Jeanne d’Arc », le mirliton de Rouen ou la teurgoule, ce riz au lait longuement cuit au four et délicatement parfumé à la cannelle, prolongent le voyage bien après la dernière visite.
On quitte Rouen avec le sentiment d’avoir traversé plus de mille ans d’histoire.
Texte : Michèle Lasseur
Photos : Selon indication
Photo ouverture : Benoît Eliot
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