Dominant depuis plus de huit siècles un des plus beaux méandres de la Seine, Château-Gaillard demeure le symbole de la Normandie médiévale. Édifiée par Richard Cœur de Lion pour protéger Rouen, cette forteresse est un rendez-vous entre histoire, architecture et paysages d’exception. Des falaises de craie aux ruelles des Andelys, des remparts baignés de lumière aux panoramas qui inspirèrent Turner et Signac, ce voyage dans le temps est une invitation à contempler une des plus belles vallées de France.


Le plus beau chemin pour rejoindre Château-Gaillard commence au Petit-Andely. Les maisons anciennes bordent paisiblement la Seine tandis que, bien au-dessus des toits d’ardoise, la silhouette de la forteresse semble flotter entre ciel et falaise. Elle domine la vallée avec une telle évidence qu’on a du mal à imaginer le paysage sans elle.

La montée vers Château-Gaillard : le verrou de Rouen


Le sentier s’élève progressivement sur le coteau calcaire. Les jardins font place aux pelouses sèches, où fleurissent au printemps orchidées sauvages, thym, serpolet et autres plantes typiques des falaises normandes. Dans le ciel, les faucons pèlerins profitent des courants ascendants, tandis que le vent apporte les parfums des herbes chauffées par le soleil.
À chaque virage, le panorama s’élargit. La Seine déroule ses larges méandres entre peupliers, prairies et coteaux boisés. Les péniches glissent sur le fleuve, elles ont remplacé les navires marchands qui firent jadis la richesse de la Normandie.

Richard Cœur de Lion, maître de la falaise

France. Abbaye de Fontevraud. Tête du gisant de Richard Coeur de Lion. © Aurore Defferriere/Commons

Imaginez un roi debout sur une falaise de craie, dominant les méandres de la Seine. Le vent venu de la vallée soulève son manteau tandis que son regard suit le fleuve jusqu’à Rouen, capitale de son duché de Normandie. Cet homme est Richard Cœur de Lion. Il revient de croisade, a connu la captivité entre les mains du duc d’Autriche puis de l’empereur germanique Henri VI (1165-1197), affronté Saladin ; mais son destin se joue désormais sur cette hauteur des Andelys. Face au paysage, le visiteur comprend immédiatement pourquoi Richard avait choisi ce point stratégique pour contrôler toute la vallée.
Nous sommes en 1196. La Normandie est menacée. Richard fait face aux ambitions grandissantes du roi de France, Philippe-Auguste (1165-1223). Rouen, cité des archevêques, grand port de la Seine et capitale du duché, est menacée. Celui qui voulait posséder la Normandie devait tenir Rouen. Et pour défendre Rouen, il fallait contrôler la vallée.
Richard décide donc d’édifier une forteresse capable de verrouiller la vallée de la Seine, de barrer la route vers Rouen et de rappeler à Philippe Auguste que le duché de Normandie n’est pas à prendre.


En moins de deux années, la forteresse s’élève au-dessus des falaises. Des milliers d’ouvriers taillent la craie, dressent des murailles, creusent des fossés dans le roc. Le nom de Château-Gaillard traduit son ambition : un château hardi, puissant, presque insolent. Des remparts courbes, trois enceintes successives et un imposant donjon en font l’un des chefs-d’œuvre de l’architecture militaire médiévale.
Richard contemple l’avancement des travaux et en est si fier qu’il aurait dit : « Qu’elle est belle ma fille d’un an ! » Comme si cette construction était devenue le prolongement de son propre destin.
Mais l’histoire est cruelle. Trois ans après l’achèvement de Château-Gaillard, Richard meurt en 1199 devant le château de Châlus-Chabrol, dans le Limousin, atteint par un carreau d’arbalète.

La forteresse réputée imprenable

Philippe-Auguste attendait son heure. En 1203, il vient assiéger Château-Gaillard. Pendant des mois, les assiégés résistent. Peu à peu, les Français parviennent à franchir les différentes lignes de défense et, en mars 1204, la forteresse réputée imprenable tombe.
La route de Rouen est désormais ouverte. La capitale normande capitule et ouvre ses portes à Philippe-Auguste. Avec la chute de cette sentinelle s’achève la conquête de la Normandie continentale par le roi de France. Et près de trois siècles d’une histoire commencée avec les premiers ducs normands, dont les descendants avaient conquis le trône d’Angleterre.
Mais au-delà de la mort, Richard continue à veiller sur cette terre normande qu’il avait tenté de protéger avec une des plus audacieuses forteresses du Moyen-Âge. Son cœur repose dans la cathédrale de Rouen, non loin de son ancêtre Rollon, premier duc de Normandie, tandis que son corps fut inhumé à l’abbaye de Fontevraud.

Une promenade dans la forteresse

En cette après-midi de juillet, les Andelys semblent dormir au pied des ruines de la forteresse : les tours sont ouvertes au ciel, les murailles se confondent avec la blancheur des falaises et la Seine déroule ses méandres plusieurs dizaines de mètres plus bas. La forteresse était le verrou de la vallée de la Seine, la sentinelle de Rouen, le bouclier de la capitale ducale.
Les ruines racontent l’histoire médiévale. En franchissant l’entrée du château, le visiteur découvre les vestiges des remparts qui révèlent toute l’ingéniosité des bâtisseurs, tandis que les fossés taillés dans la roche témoignent de l’ambition défensive du projet.
Le parcours conduit vers les anciennes cours, les bases des tours. Du donjon, le spectacle est saisissant. La Seine déroule son ruban argenté et les coteaux verdoyants incitent à la reverie.
On comprend alors que Château-Gaillard n’est pas qu’un château fort : c’est un immense belvédère sur la Normandie qui semble avoir été créé pour les peintres.


Un paysage d’artistes

France. Depuis son promontoire de craie, la forteresse de Château-Gaillard domine l’un des plus beaux méandres de la Seine. Le fleuve déroule ses courbes entre falaises blanches, coteaux boisés et prairies, dans une lumière changeante qui, depuis près de deux siècles, attire artistes et photographes.

Turner, la lumière avant les ruines

Château Gaillard, from the East. Gravure de John Smith d’après un dessin de J. M. W. Turner. 1835.

Au printemps 1832, Joseph Mallord William Turner (1775-1861) découvre Les Andelys et Château-Gaillard. Depuis les hauteurs, il multiplie les croquis de la forteresse, du fleuve et de la vallée, qui nourriront plusieurs aquarelles, dont Château Gaillard, from the South et Château Gaillard, from the East. Dans cette dernière, les ruines ouvrent sur l’immense méandre de la Seine : plus encore que la forteresse, c’est le paysage qui s’impose, avec les courbes du fleuve, les falaises et cette lumière changeante dont Turner fait déjà le véritable sujet de l’œuvre. Les ruines y occupent une place discrète ; la véritable héroïne est la vallée de la Seine, baignée d’une lumière presque irréelle. Turner s’attache déjà aux jeux de lumière, aux reflets du fleuve et aux variations du ciel qui fascineront, quelques décennies plus tard, les impressionnistes.

Signac, la Seine en couleurs

Paul Signac. Château Gaillard, vu de ma fenêtre (Petit-Andely), 1886.

Lorsque Paul Signac (1863-1935) séjourne aux Andelys en 1886, il n’a que 22 ans. Il y retrouve notamment Lucien Pissarro (1863-1944), fils de Camille Pissarro (1830-1903), avec lequel il peint durant l’été. Installé au Petit-Andely pendant trois mois, Signac explore inlassablement la vallée, les berges de la Seine, les falaises et la silhouette de Château-Gaillard. Le même décor que Turner avait contemplé un demi-siècle auparavant. Il dessine la vallée, réalise des aquarelles du pont suspendu, des berges et des falaises avant de planter son chevalet devant la forteresse. La lumière change avec les heures, les eaux de la Seine reflètent les nuages : le paysage devient un véritable laboratoire de la couleur.
Cette année-là, alors que s’affirme le néo-impressionnisme, il réalise plusieurs œuvres majeures, parmi lesquelles Le Château-Gaillard, vu de ma fenêtre (Petit-Andely) et Les Andelys, la berge (au musée d’Orsay) : le peintre fait couler le fleuve sous une lumière d’été. D’autres toiles, comme Les Andelys, le Quai ou Les Andelys Côte d’aval, témoignent de cette même fascination pour la rencontre entre le fleuve, les falaises et la forteresse.
Sous son pinceau, les remparts se fondent dans une mosaïque de couleurs où vibrent le vert des coteaux, le gris-vert de la Seine et la blancheur éclatante des falaises. La forteresse médiévale appartient désormais pleinement au paysage.

Un paysage qui ne cesse de revenir

Paul Signac. Les Andelys, Château-Gaillard, 1921. Huile sur toile.

35 ans plus tard, Signac revient à ce motif avec Les Andelys, Château-Gaillard (1921). Le regard a mûri, la palette s’est enrichie. Le château n’est plus seulement une forteresse médiévale ; il devient le point d’ancrage d’un panorama où la lumière normande semble dissoudre les pierres dans un flash de bleus, de verts et d’ocres.
Quand le soleil décline sur les méandres de la Seine, Château-Gaillard est bien davantage qu’un château en ruines. C’est un formidable belvédère sur la vallée et un lieu privilégié pour mesurer combien la Seine a façonné, depuis des siècles, les paysages, l’histoire et les échanges de la Normandie.

Les Andelys et la vallée de la Seine

Vue de l’ancienne forteresse de Château-Gaillard. © Geraldshields11/Commons.

Les amateurs de randonnée trouveront de nombreux sentiers sur les coteaux, tandis que les cyclistes rejoindront l’itinéraire “La Seine à Vélo”, qui relie Paris à la mer en longeant le fleuve. Une croisière fluviale offre également un magnifique point de vue sur les falaises et le château.
À une quarantaine de kilomètres en aval, Rouen prolonge ce voyage dans l’histoire. Sa cathédrale, ses maisons à colombages, le quartier Saint-Maclou et les quais réaménagés rappellent que la capitale normande fut longtemps protégée par la forteresse de Richard Cœur de Lion. Une ville à ne pas manquer.

Office de tourisme de Rouen
Esp. Marcel Duchamp, 76000 Rouen
Tél. 02 32 08 32 40
www.visiterouen.com
https://www.rouen.fr

Texte : Michèle Lasseur
Photos : Michèle Lasseur et selon indication
Photo ouverture : OT-NNT © Aurelienpapa