L’exposition qui se tient au Musée de la Toile de Jouy rend un hommage appuyé à l’œuvre du grand artiste que fut Amédée Couder à qui l’on doit un nouveau style et une nouvelle manière de concevoir les fameux textiles plongeant leurs racines millénaires dans l’Inde des Maharadjas et la Perse des Chahs. Sous le crayon de ce pionnier, les « Indiennes » entrent de plain-pied dans l’ère de l’industrie textile.

Là où, par le passé, le motif n’était pas adaptable et reproductible, donnant lieu à une œuvre unique, on vit apparaître des toiles peintes et dessinées en quantité enfin accessible à un plus grand nombre. Une révolution artistique !

Le musée de la toile de Jouy, cadre prestigieux de la présentation, est installé depuis 1990 au château de l’Églantine au cœur de la vallée de la Bièvre. Le musée, une ancienne maison bourgeoise ayant appartenu notamment au maréchal Canrobert, est riche d’une collection de près de 7000 pièces. La visite invite à découvrir l’histoire de la manufacture, les techniques d’impression et les expositions temporaires. Vue côté jardin.

Le « Cachemire », tout un programme : Des toiles qui fascinent et qui font rêver

La pièce d’étoffe kalamkar (littéralement « plume – œuvre »), portant un nom d’origine persane, se réfère au pinceau calame qui consiste en un roseau taillé en pointe utilisé comme un pinceau. L’œuvre anonyme présentée ici, imprimée sur toile de coton, datant du 19e siècle, est pourvue de bordures florales avec en leur centre un ensemble de boteh aux milles fleurs, imprimées en réserve.

Ils nous arrivent, depuis l’Inde, en Europe dès le 17e siècle, ces châles en laine fine issus de la région du Cachemire qui éblouissent par la richesse de leurs décors. Ils garderont le nom du lieu de provenance comme signature prestigieuse.
C’est ainsi que les « Indiennes », tissus peints ou imprimés, fabriqués en Europe du 17e au 19e siècle, furent importés initialement des Comptoirs des Indes.

Elles trouvèrent une place de choix dans la manufacture de Jouy-en-Josas fondée en 1760. Christophe Philippe Oberkampf, le maître des lieux et créateur de la Toile de Jouy, contribua largement à la production d’un univers de toiles à personnages, avec scènes champêtres ou motifs floraux illustrant le retour à la nature prôné par Jean-Jacques Rousseau. On vit renaître aussi une nature proche de celle de Marie-Antoinette, batifolant au Trianon avec ses petits moutons. Le Cachemire raconté à la mode française !
Le changement de registre chromatique viendra avec les tonalités du « Rouge Garance » et du « Rouge Cochenille ». On ne perdait rien pour attendre quant à de nouveaux éblouissements.

Le « Châle » à la façon Amédée : Une double révolution à la fois dans la forme et la technique

Ce châle, intitulé « Châle Ispahan » dessiné par Amédée Couder en 1834, porte le nom de l’ancienne capitale de la Perse. Le textile est composé de soie et laine cachemire tissées. Réalisation de la Manufacture Gaussen Aine et Cie.
Le châle Ispahan dessiné par Amédée Couder introduit une rupture en termes de composition graphique et de symboles en faisant le choix de motifs architecturaux propres aux minarets et aux coupoles. Ici le cartouche s’inscrit sur un dôme de mosquée, le cadre cernant le nom d’Ispahan retracé en persan.

Dès l’entrée de l’exposition, à peine a-t-on salué et dépassé le portrait géant d’Amédée Couder, dressé devant nous comme hôte du parcours nous souhaitant la bienvenue, nous tombons à l’arrêt devant une œuvre à l’iconographie sortant de l’ordinaire.
Un « Châle Cachemire », grand format, se présente avec élégance et noblesse. Cette toile est née d’un dessin de l’artiste tout juste après la création de son atelier pour les manufactures de l’époque.
L’inspiration, en rupture avec le décor traditionnel de la « larme » ou du boteh (بته, ou « bouquet » en français), aurait tiré son inspiration de manuscrits enluminés persans de la Bibliothèque Royale (1).
Une originalité qui lui vaudra une reconnaissance immédiate et la célébrité dès son exposition en 1834. La composition reprenait alors des motifs architecturaux propres aux minarets, aux tours à coupole et aux parterres floraux résonnant en écho avec celle de la légendaire cité iranienne d’Ispahan.
Cette dernière, sous le règne de Chah Abbas le Grand, fut à la Perse ce qu’a été Versailles sous le règne de Louis XIV, un symbole de puissance, de raffinement et d’universalité placé sous le signe de l’humanisme.
La révolution formelle ne s’arrêtera pas là puisqu’on peut constater également la présence de plusieurs cartouches de signatures, au lieu d’une seule, portant le nom de l’artiste, située traditionnellement sur les bordures des textiles.

On découvre ici les signatures « Couder » et « Gaussen » répétées, cette dernière nous rappelant la contribution au projet du châle de la Manufacture « Gaussen Aine et Cie ». De même la date « 1834 » apparaît récurrente, correspondant à celle de la réalisation de l’œuvre.

Musée de la toile de Jouy. Sur le précieux châle « Ispahan », un autre cartouche de signature, autrement raffiné, entouré de décorations, toujours dans le corps de la toile et en caractères persans, signe la réalisation de l’œuvre par des ateliers français. Il faut rendre à César…

De la prospérité à l’indigence : Une étoile qui flamboie puis sombre dans l’oubli

Portrait de Jean-Baptiste Amédée Couder (1800 – 1864). Le portrait réalisé par Pierre Petit, qui trône en grand format tout au début du parcours de l’exposition, rend justice à celui qui sut marquer l’histoire des arts décoratifs en popularisant les motifs cachemires. Ce sont plus d’une soixantaine de ses œuvres et archives qui sont présentées au Musée de la Toile de Jouy.
Le jeune Amédée, né en 1800, en tout début de siècle, travaille très tôt, dès l’âge de 10 ans, dans l’atelier de son père. Il est repéré et son talent bien vite remarqué par les fabriquant français dont Oberkampf, le maître de la prestigieuse manufacture.
C’est en 1822 que le dessinateur deviendra son propre patron avec un carnet de commandes bien fourni. En 1830, son atelier se consacrera au dessin destiné uniquement aux manufactures. Il se trouve alors au sommet de la célébrité et de la prospérité
La chute viendra avec la crise économique de 1848 sonnant le glas de son parcours unique. Il décédera à Paris dans la misère et l’oubli en 1864.

La « Goutte » qui débordera des manufactures et continents : Un motif du textile indien devenu universel

Bordure d’angle à motif de boteh « bouquet » ou « palme cachemire » jaune et noir datée du premier quart du 19e siècle. À l’origine le « boteh » est un motif végétal stylisé en forme de goutte, classique de l’artisanat indien. Une fois occidentalisé vers la fin du 18e siècle, il s’appellera « Palme » ou « Palmette ». Puis il prendra le nom de son support textile : cachemire. Manufacture Oberkampf de Jouy-en-Josas.

Récapitulons : le motif cachemire qui deviendra un genre en soi, surtout décliné dans les ateliers de Jouy-en-Josas et d’Alsace, pour être vendu dans les foires par des marchands ambulants, a connu toute une évolution en voyageant de l’Orient vers Occident.
Au départ, le Cachemire désigne une région du nord de l’Inde. Le textile produit dans la contrée himalayenne en question portera le nom de la fibre qui le compose. C’est ainsi que la fibre « cachemire » donnera son nom au tissu puis au dessin puis à une typologie de textile bien plus large.
La fibre de laine en question provient d’un duvet de chèvre élevé dans le Cachemire. C’est avec ce matériau d’une grande finesse qu’on tissait les châles portés en Asie par les princes et les sultans.
Les siècles qui suivirent les verront trouver une nouvelle existence en Occident, sous forme de fichus notamment, faisant partie de la toilette des dames au quotidien.

1 – La Bibliothèque nationale de France (BnF), héritière lointaine de la librairie de Charles V et Charles VI, a connu une histoire riche et parfois mouvementée. Appelée librairie puis bibliothèque du roi sous l’Ancien Régime, elle devient bibliothèque de la Nation en 1790, avant d’être qualifiée, au fil des changements de régime, bibliothèque impériale puis royale puis nationale en 1849, à nouveau impériale et définitivement nationale en 1871. 

Se renseigner

Dans le parcours de l’exposition dédiée à Amédée Couder on remarquera des espaces où sont posés des feuilles – dans l’esprit « mandala » – à colorier. Au nombre des motifs, figure en bonne place la fameuse « palmette » d’origine indo-iranienne devenue un modèle courant et populaire pour tous âges et conditions.

Exposition du 19 juin 2026 au 10 janvier 2027

Musée de la toile de Jouy
Château de l’Eglantine
54 rue Charles de Gaulle
78350 Jouy-en-Josas

Texte et Photos : Reza Afchar Naderi
Légende Photo ouverture : Décor propre au Musée de la Toile de Jouy avec scènes dans l’esprit des « Indiennes » illustrant des voyages lointains ou des récits fameux sur fond monochrome.