Le Musée d’Art Contemporain de Marseille (MAC) accueille, jusqu’au 3 janvier prochain, l’exposition Africa de Louisa Babari au sein de son espace [mac]room, dédié aux projets artistiques expérimentaux. L’artiste française, d’origine algérienne et russe, lauréate du prix AWARE dans la catégorie Nouveau regard (2023), est partie à la recherche de l’histoire enfouie derrière son nom. Une exploration qui l’a conduite vers les Amazighs, héritiers d’une civilisation millénaire longtemps éclipsée par les récits des puissances qui les ont dominés.

C’est l’histoire des Amazighs et leur rencontre avec le monde romain que l’artiste cherche à restituer à travers plusieurs œuvres, collages, photographies d’antiquités et bande originale, qu’elle imagine comme un ensemble indissociable.

Louisa Babari : en quête de la généalogie de ses origines

Née de parents russo-algériens en 1969 à Moscou et ayant grandi entre cette ville et Alger, Louisa Babari est de nationalité française. Cette artiste a toujours baigné dans un environnement culturel et familial, à cheval entre deux cultures. En atteste une de ses premières œuvres conservées au Mucem, puis au MAC de Marseille, Journal d’un étudiant algérien à Moscou, diaporama muet de 9 minutes qui retrace la vie de son père entre 1962 et 1972, à partir d’archives familiales.
Elle s’est aussi illustrée dans le projet Voix publiques à Dakar, qui consistait à diffuser dans l’espace public des lectures de textes issus de la littérature panafricaine, par des plasticiens, chanteurs lyriques, comédiens, amateurs de poésie… Cette année, l’artiste spécialiste de la Russie et du cinéma, diplômée de l’Institut national des langues et des civilisations orientales (INALCO), propose de plonger encore plus loin dans l’histoire, à partir de l’étude de son nom.

Le patronyme Babari, une mémoire de l’Afrique antique


Le patronyme Babari, parfois transcrit BBR, a toujours intrigué l’artiste, qui pressentait dans ce nom une origine très ancienne. Son intuition est confortée par l’histoire : le nom est attesté dès le IIIᵉ siècle après J.-C. sur une stèle découverte par l’archéologue Ahmed M’Charek dans l’ancienne Césarée de Maurétanie (1), une province romaine correspondant à une partie du nord de l’Algérie actuelle (Cherchell). Cette inscription révèle que le patronyme Babari ne relève pas de l’héritage latin, mais est issu de la tribu Babari, originaire des Aurès. Il s’inscrit dans un fonds linguistique amazigh bien antérieur à la romanisation de l’Afrique du Nord.

Les Amazighs constituent en effet l’ensemble des peuples autochtones du Maghreb, présents sur le pourtour sud de la Méditerranée depuis la préhistoire. Bien avant l’arrivée des Romains, ils ont développé leurs propres royaumes, notamment ceux de Numidie et de Maurétanie, tout en entretenant des relations complexes avec la puissante cité phénicienne de Carthage. Après la destruction de cette dernière par Rome en 146 av. J.-C., puis l’annexion progressive des royaumes amazighs, l’Afrique du Nord est intégrée à l’Empire romain. Les conquêtes arabes du VIIᵉ siècle ouvrent ensuite une nouvelle période de son histoire, avant la colonisation française d’une partie du Maghreb à partir du XIXᵉ siècle.
Pour explorer les traces de la mémoire amazighe, l’artiste commence par présenter une série d’objets antiques issus de la période romaine, témoins d’une rencontre entre les cultures locales et l’univers impérial romain. Elle installe ensuite dans la [mac]room ses collages, une création où elle imagine, à travers le langage artistique, les formes possibles d’un héritage romano-amazigh mêlé.

La culture amazighe face à la romanisation : une identité qui traverse les siècles


À partir de la conquête romaine, les peuples amazighs sont progressivement intégrés à l’Empire tout en conservant une partie de leurs traditions. Les auteurs antiques les désignent sous différents noms : Numides, Maures ou Gétules, selon les régions qu’ils occupent. Plus tard, les chroniqueurs arabes popularisent le terme « Berbères », aujourd’hui largement remplacé par l’ethnonyme « Amazigh », privilégié par les populations concernées.
La religion amazighe n’échappe pas à ce processus de transformation. Parmi ses divinités figure Ifri (ou Ifru), dont certains historiens estiment qu’elle pourrait être à l’origine du nom Africa, même si cette hypothèse ne fait pas l’unanimité. Comme dans d’autres provinces de l’Empire, les Romains pratiquent une interpretatio romana consistant à rapprocher les divinités locales de leur propre panthéon. Les représentations découvertes sur des sites antiques, notamment à Rusicada (aujourd’hui Skikda), témoignent de cette romanisation progressive des cultes plutôt que de leur disparition brutale.

Malgré les dominations successives, romaine, arabe, ottomane puis française selon les régions, l’identité amazighe n’a jamais disparu. Depuis plusieurs décennies, elle connaît un important mouvement de reconnaissance culturelle et linguistique. Le tamazight est devenu langue officielle au Maroc en 2011 puis en Algérie en 2016, tandis que le tifinagh, son alphabet traditionnel modernisé, est désormais enseigné et utilisé dans les institutions des deux pays.

Composer une mémoire amazigho-romaine

L’esthétique amazighe, composée de formes géométriques et animales symbolisant les divinités tant endogènes qu’étrangères, est également de plus en plus recréée sur des poteries. La jeune génération est le principal moteur de cette renaissance de la culture amazighe, particulièrement via le médium du tatouage ! Cependant, ce qui intéresse Louisa Babari n’est pas la résurgence de cette culture phagocytée, mais sa mixité, son métissage avec la culture romaine. L’artiste propose ainsi ce que l’on peut qualifier de « reconfiguration architecturale » de portraits, ou figures originaires des différentes cultures présentes en Afrique du Nord durant son histoire. L’objectif de sa démarche n’est pas historique : elle laisse la reconstitution du passé aux archéologues. Cependant, à partir de leurs travaux, elle propose une nouvelle esthétique interculturelle, à travers les différents âges d’un territoire. Prenant comme éléments des objets symboliques, porteurs de sens de chacune des cultures respectives, Louisa Babari découpe et accole différents éléments, comme des portraits et photos d’architectures, qui composent alors des confluences amazigho-romaines.
Pastorale © Louisa Babari 2025

Des chevaux et des toges : deux cultures opposées qui se métissent

Pour incarner les cultures amazighe et romaine qu’elle met en regard, Louisa Babari s’appuie sur deux puissants symboles : le drapé des toges et la figure du cheval. La toge représente le pouvoir romain, celui des conquérants qui imposent leurs codes politiques et culturels. Elle devient l’emblème d’un ordre dominant, à l’image de ce que sera, bien plus tard, le costume blanc de l’administration coloniale française. Face à elle, le cheval incarne les peuples amazighs. Montés à cru, les chevaux témoignent de la relation intime que leurs cavaliers entretenaient avec eux, une complicité qui fascinait autant qu’elle inquiétait les Romains.
En réunissant ces deux univers dans une même œuvre, Louisa Babari ne cherche pas à opposer deux civilisations de manière figée, mais à montrer comment elles se sont rencontrées, affrontées, influencées et finalement métissées. Son travail recompose ainsi la réalité complexe et multiculturelle de l’Afrique du Nord antique, à la croisée des héritages amazigh, numide et romain.
Louisa Babari, AFRICA, 2026, collage.
© Louisa Babari


L’artiste qualifie sa démarche de « fouille visuelle ». Ce vocabulaire emprunté à l’archéologie n’a rien d’anodin. Louisa Babari puise largement dans les artefacts mis au jour par les archéologues pour nourrir sa réflexion sur les civilisations amazighes. Elle échange avec des chercheurs présents sur les sites de fouilles et s’appuie également sur une abondante documentation photographique issue de revues scientifiques consacrées aux antiquités nord-africaines. À travers cette méthode, elle propose une lecture sensible de l’archéologie, où la création artistique vient prolonger les découvertes scientifiques et redonner vie à des mémoires longtemps restées dans l’ombre.

Une nouvelle approche artistique de l’archéologie


Des collections des antiquités du musée du Louvre en passant par celles d’Alger et de Constantine, Louisa Babari photographie des sculptures désacralisées, devenues œuvres d’art, pour matérialiser le passé romain. Le visage, le dos ainsi que différentes formes corporelles sont alors pris en gros plan. Sous une lumière pâle, le cadre alentour assombri, ces figures humaines prennent un aspect spectral, qui vient hanter le présent pour figurer le passé. Naturellement, les sculptures amazighes viennent se greffer aux sculptures romaines déjà bien connues. L’artiste crée ainsi une médiation historique, basée sur la vue, où la permanence de certaines sculptures romaines joue avec la disparition d’autres et la (re)découverte surtout du statuaire amazigh. Pour accompagner ce panorama, l’artiste finalise son œuvre par une création tout à fait singulière : une bande son originale du passé.

Redonner une voix à l’Antiquité

C’est un vieux fantasme d’historien que Louisa Babari réalise également à travers cette exposition : reconstituer un élément à jamais disparu de l’ouïe humaine ; le son des époques passées. Pour reconstituer ainsi l’identité auditive de l’Antiquité amazigho-romaine, l’artiste a laissé carte blanche aux étudiants du Conservatoire Pierre Barbizet de Marseille. Ces derniers ont imaginé une illustration sonore, qui restitue de manière saisissante les liens et rapports de forces entre les cultures romaine et amazighe. Une atmosphère de violence et de mort, renforcée par la quasi-obscurité dans laquelle est plongée l’exposition, est créée par l’entrechoquement des armes, les cris humains et les hennissements. On entend ainsi les antiques batailles, qui ne nous sont ainsi plus rapportées seulement par le savoir historique, mais également par la création artistique. Ainsi, lorsque l’on ressort de la [Mac]room, on songe au mot de l’écrivaine Donna Tartt à propos du roman mythologique Le Chant d’Achille de Madeline Miller : « Toute la sauvagerie et le frisson de l’Antiquité ».

1- Mauretania signifiait « pays des Maures ».

Exposition en partenariat avec le Centre d’art contemporain Passages de Troyes.
Exposition labellisée Saison Méditerranée – Institut français
Exposition labellisée au programme Grand Arles Express des Rencontres d’Arles 2026
Exposition labellisée Bicentenaire de la photographie

Adresse


Musée d’art contemporain
69, avenue d’Haïfa,
13008 Marseille. Tél. : 04 13 94 83 51. Tél. : 04 13 94 83 56.
Du 15 mai 2026 au 3 janvier 2027

Texte : Sacha Hernando
Photos : selon indication