Mi-femme mi-poisson, mi-terrestre mi-aquatique, Mami Wata est une divinité africaine, un esprit légendaire rattaché au vodun. Un culte particulièrement présent chez les peuples Fon (Bénin et Togo), Ashanti (Ghana) et Yoruba (Nigéria principalement). Rencontre avec cette puissante sirène, objet d’autant de croyances que d’adeptes.



On ne saurait évoquer le culte de Mami Wata, cette déesse de la mer et des océans, sans évoquer cette religion qui est le fondement culturel des peuples des États du Golfe du Bénin : le vodou (ou vodun en langue fon). « Ce vodun, le royaume du Danhomé (devenu Dahomey) l’a véritablement institué en assemblant de manière inédite ce qui existait déjà de façon disparate, non hiérarchisée, chez les Ashanti du Ghana et les Yoruba du Nigeria », explique le chercheur et historien Gabin Djimassé. Bâti sur une cosmogonie hiérarchisée et structurée, il comprend d’innombrables dieux (ou voduns) et entités, esprits ou puissances invisibles que les hommes s’efforcent de se concilier pour en obtenir des faveurs. Encore de nos jours, il régit le quotidien de la plupart des Béninois. Au sommet, il y a Mawu-Lissa, le dieu suprême qui règne sur tous les autres et qui ne doit jamais être représenté. Mawu-Lissa a créé les voduns et leur a donné certains pouvoirs dont ils se servent pour présider à la destinée des humains, dans les limites strictes que Mawu-Lissa a bien voulu concéder à chaque divinité dans un domaine qui lui est exclusivement réservé. Au Bénin, ces voduns se répartissent en six grandes familles et en constituent le panthéon. Elles peuvent être identifiées aux forces de la nature (foudre, eau, ciel, terre) ainsi qu’aux ancêtres prestigieux, le plus souvent ceux de lignée royale. Citons le dieu Sakpata, celui de la variole et plus largement de la maladie, Hebioso, le dieu de la foudre, ou encore Agassou, l’ancêtre divinisé des Rois d’Abomey, leur « tohouio ». Tous ces voduns ont engendré à leur tour beaucoup de descendants, des dieux plus ou moins importants et une infinité de combinaisons, plusieurs divinités pouvant s’associer entre elles. Ces esprits vivent avec les humains. Chacun d’eux possède son domaine d’activités, ses attributs propres et ses fonctions spécifiques, et a son représentant dans la faune et la flore.

Fêtes d’ EPE-EKPE – 352ème Cérémonie annuelle vaudou de « KPESOSO » (Ekpéssogbé) « Prise de la Pierre Sacrée par Mama Koley » à GLIDJI-KPODJI – Peuple GUIN (ou GE ou GEN) du clan TUGBAN, originaire du Ghana et FON du clan KOTA venu du Bénin. / Danses des prêtresses et des jeunes filles nouvellement initiées assises sur les trônes des ancêtres. La jupe blanche et les objets précieux témoignent de la richesse de la classe familiale. (© F. Guenet))

Legba, une divinité à part

« Au sein de ces grandes familles, il existe en plus les entités transversales, détaille Gabin Djimassé. Legba est la plus importante de toutes. Il représente la force de fécondité et de virilité mâle. Il est l’un des trois piliers du vodun fon, aux côtés de l’art divinatoire Fa et de Minon Nan, représentation de la femme capable d’engendrer la vie. Legba sert de médiateur entre toutes les familles de voduns et est l’intercesseur entre le monde terrestre et le monde des dieux. On peut l’envoyer en mission, lui demander de l’aide pour réussir un projet, ou transmettre un message à un autre vodun, moyennant quelques offrandes (eau, huile, cauris, boules d’akassa – à base de farine de maïs-, quelques pièces et sacrifice de poulet devant son autel) car Legba connaît toutes les langues des divinités et des hommes ». Mais, il peut aussi se montrer retors et transformer à dessein les commissions dont il a la charge. Ainsi jouit-il d’une grande considération, voire vénération, car il est très craint. En pratique, il est toujours associé à toutes les cérémonies, cultes, rituels et autres sacrifices à l’égard de toutes les divinités. Agent de liaison, Legba joue aussi le rôle de gendarme et de gardien de la cité, car il prévient des dangers et préserve des mauvais sorts. D’où la nécessité pour chacun d’avoir son « Legba ».

Statuette africaine du culte vaudou . Représentation de la divinité aquatique Mami Wata , sirène aux charmes dangereux , mère des eaux, mi-femme mi-poisson. BENIN TOGO / XXe siècle. Collection particulière. (© F. Guenet)

Mami Wata, un avatar du Dan de l’océan

« Parmi les entités transversales, il y a aussi les Dan (esprits de la prospérité), poursuit Gabin Djimassé. On dénombre le Dan de la forêt, de la termitière, des collines et des montagnes, des cours d’eau et enfin, celui de la mer et de l’océan qui a, au cours du XIXe siècle, pris le patronyme de Mami Wata ». Ce nom est dérivé de « Mother water » (maman eau), vite transformée en « Mommy Water », puis en « Mammy water ». Ce sont les Anglais venus chercher de l’Or sur les côtes du Ghana et qui succédèrent aux Portugais (en 1870) qui ont laissé cette appellation à l’ethnie Ashanti qui vivait près des côtes et vénérait les esprits de l’eau. Contrairement aux autres colons, les Anglais se sont montrés tolérants et ont accompagné les pratiques culturelles locales. Ils ont associé son culte à celui de la sirène, esprit aquatique féminin. Certains chercheurs pensent que la représentation de la sirène aurait été introduite en Afrique, à la fois par les récits des premiers marins européens à partir du XVe siècle, mais également par les figures de proue de leurs navires qui représentaient très souvent cette créature mythique. Reste que les divinités aquatiques ou lacustres étaient déjà représentées depuis longtemps, en Afrique de l’Ouest comme en Afrique centrale. On vénérait dans la culture Ibo du Nigeria les ndi mmili, esprits de l’eau. Dans la civilisation kongo, ces esprits portaient le nom de mbumba, et faisaient souvent référence à un grand serpent. Enfin, au Nigeria, on célébrait Yemoja, dont le nom signifie : « La mère dont les enfants sont des poissons » et qui est devenue Yemandja au Brésil, mère des orishas dans le candomblé (religion afro-brésilienne).

Le culte de Mami Wata s’est répandu au-delà du périmètre côtier, jusqu’au nord. Elle est ainsi célébrée dans un espace géographique rassemblant des cultures et des peuples aussi divers que les Ibo du Nigeria, les Fon et les Ewé du Bénin, les Bamiléké du Cameroun, les Kongo du Congo, et même au Togo. Son culte a pris de l’importance entre le XVe et le XXe siècle et est toujours très présent.

Un groupe de femmes « Voudoussi », adeptes de la divinité vaudou Mami Wata, franchissent la « Porte du Non-Retour » à Ouidah (cote du golfe du Bénin) pour la fête du Vaudou du 10 Janvier. Ouidah était l’un des principaux centres de vente et d’embarquement d’esclaves dans le cadre de la traite négrière. La Porte du Non Retour fut construite en mémoire de ces hommes et femmes victimes du commerce triangulaire. (© F. Guenet)

Une divinité supranaturelle, étrangère aux hommes et à la nature

Figure hybride, mi-femme mi-poisson, mi-terrestre mi-aquatique, esprit de l’eau craint par les pêcheurs du Nigeria et du Ghana, mangeuse d’hommes qui erre dans la nuit africaine sous les traits d’une revenante, Mami Wata est une belle femme avec une queue de sirène, enlacée par un serpent ou accompagnée d’un cobra. À cet égard, Gabin précise que « l’imagerie de Mami Wata s’est fortement imprégnée des représentations des déesses hindoues dont les reproductions circulent à partir du Nigeria ». Elle est très présente également sur les marchés, autre allégorie du monde invisible, qui par leur affluence attirent la convoitise des mauvais esprits. Elle apparaît aussi dans les bars, toujours sous les traits d’une très belle femme qui entraîne les hommes et tente de les séduire. « C’est une entité individuelle que les adeptes implorent et vénèrent pour eux-mêmes ou collectivement, remarque notre historien. Les fidèles de Mami Wata font d’elle un Dan à part entière, mais c’est faux ; elle n’a pas le même pouvoir de rayonnement que les autres dieux des grandes familles voduns ». On lui attribue cependant des pouvoirs multiples et elle est crainte. Elle peut apporter la richesse, le bonheur, aider à résoudre les problèmes liés à la procréation – infertilité, impuissance ou mortalité infantile. Certains la considèrent comme une présence séduisante irrésistible qui offre les plaisirs et les pouvoirs qui accompagnent la dévotion à une force spirituelle. Ses adeptes sont, dans la grande majorité, des femmes, initiées dans un lieu appelé hounkpa (couvent) par des prêtresses appelées Mamisii ou Mamissi. Dans ce couvent, les impétrants apprennent les pas de danses et les chants qu’ils vont pratiquer au moment des cérémonies, les rituels et les interdits. « Il y a des jours réservés à ton esprit, des jours où une disciple de Mami Wata ne doit pas s’approcher de son mari. Il faut être très prudent avec ces femmes car lorsqu’elles sont possédées, leur comportement va changer, leur odeur aussi et elles peuvent avoir des accès de violence. Il ne faut jamais les emmener vers l’eau quand elles sont en transe », avertit Gabin. Lors des cérémonies qui peuvent rassembler plusieurs couvents, les initiées, parées de colliers et de bracelets, portent de longues jupes de cotonnade blanche. Elles font des offrandes à la déesse et prient en avançant dans la mer en faisant des pas de danse qui imitent le mouvement des vagues, fléchissant et redressant le corps et ondulant de leurs mains levées. « Mami Wata n’accepte comme offrandes que les produits importés : boissons sucrées, maïs bouilli avec du sucre ou du miel, haricots et noix. Sans oublier beaucoup de poudre et de parfum », précise Gabin Djimassé.

Aujourd’hui, le mythe de Mami Wata est loin d’être figé. Il se nourrit chaque jour des nouveaux symboles que lui confèrent ceux et surtout celles qui se l’approprient. Il est l’objet de cultes différents selon les ethnies, les croyances. Et notre spécialiste du vodun de conclure : « Les hommes et les dieux se ressemblent et ils ont besoin les uns des autres : les hommes, de l’indulgence et de la faveur des dieux ; les dieux, des offrandes et des sacrifices des hommes. »

Gabin Djimassé, historiographe

Bernard Gabin Djimassé (© globe-reporters.org)

Né en 1959 à Abomey (Bénin) où il vit, Bernard Gabin Djimassé a souhaité, après des études de sociologie, se consacrer exclusivement à l’approfondissement de la culture Fon ainsi qu’à la religion vodun à travers l’étude de ses couvents. Chercheur et historiographe, il est le directeur de l’Office de tourisme d’Abomey et Région et a effectué à ce titre des missions en France, en Italie et aux Pays-Bas. Il est l’auteur de plusieurs articles sur la culture d’Abomey dont L’Installation des artistes et le mécénat royal, publié par la Fondation Zinsou pour le musée du quai Branly (2009) et Le Vodun. Origine, pratique contemporaine, perception et mauvaise compréhension européennes et psychologie coercitive. Il est grand Initié de la lignée royale Tohouio Agassu.

Texte : Brigitte Postel

Photos : François Guenet (sauf mention)

Ce reportage est paru dans le n° 4 de Natives, des Peuples, des Racines https://www.revue-natives.com/editions/natives-n04/