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C’est une île d’un autre monde, celui du Grand Nord, avec ses fjords parsemés d’icebergs, sculptures de glaces enchevêtrées, baignés par le soleil de minuit en été ou illuminés d’aurores boréales quand vient l’hiver. Un monde rude et envoûtant, où « seuls le temps et la glace sont maîtres ». Embarquement pour quatorze jours de croisière d’Islande au Groenland ouest, sur les traces d’Erik le Rouge et de ses comparses vikings.

Le Grigoriy Mikheev est un bateau d’expédition russe qui sillonne depuis près de vingt ans les eaux polaires du globe.

Le Grigoriy Mikheev est un bateau d’expédition russe qui sillonne depuis près de vingt ans les eaux polaires du globe.

 

Sur le site géothermal de Geysir, le geyser Strokkur forme une magnifique bulle turquoise qui gonfle avant d’exploser en une colonne de vapeur d’eau bouillante de 20 m de hauteur.

Sur le site géothermal de Geysir, le geyser Strokkur forme une magnifique bulle turquoise qui gonfle avant d’exploser en une colonne de vapeur d’eau bouillante de 20 m de hauteur.

Tikilluarit ! Bienvenue ! Ces premiers mots en Groenlandais saluent notre arrivée sur le Grigoriy Mikheev. Nous le retrouvons en Islande, dans le petit port de Keflavik où viennent de débarquer les passagers en provenance du Spitzberg. À peine installés dans nos cabines, nous apprenons que 4 marins manquent à l’appel. Ont-ils succombé aux charmes des islandaises ou tenté leur chance à l’ouest ? Les langues vont bon train. Et chacun d’ajouter son couplet. Reste que nous ne pouvons pas quitter l’Islande avec un équipage en sous effectif. Les règles de sécurité pour naviguer dans les eaux polaires sont strictes et les autorités portuaires très pointilleuses. Nous sommes donc condamnés à attendre, bateau à quai, que 4 autres marins, Russes obligatoirement car toutes les consignes de navigation sont en russe, rejoignent le navire. Un imprévu qui place d’emblée le voyage sous le signe de l’aventure. Pour nous consoler, Yan le maître d’hôtel sort ses bouteilles. Trois jours de challenge pour nos accompagnateurs qui doivent calmer l’impatience de certains passagers et nous rendre l’attente agréable. Pari gagné, cet inattendu nous permet de découvrir les fabuleux sites islandais de Geysir et Gulfoss et de nous baigner dans les eaux chaudes du Blue Lagoon.

Avis de coup de vent

La mer est forte mais ne nous empêche pas d’admirer un superbe un nuage lenticulaire accroché sur un relief.

La mer est forte mais ne nous empêche pas d’admirer un superbe un nuage lenticulaire accroché sur un relief.

Le quatrième jour, équipage au complet, le Grigoriy Mikheev lève l’ancre, direction le cap Farewell à la pointe sud du Groenland. Le temps est un peu gris et une petite houle laisse déjà présager une traversée sportive dans le détroit du Danemark. À peine sortis du port de Keflavik, des rorquals communs viennent batifoler sur le côté tribord. Une coupe de champagne sur le pont et Andrew, le second, nous invite à un exercice obligatoire et minuté d’évacuation du navire. On ne plaisante pas avec la sécurité à bord. Ni avec Andrew. Les sourires sont pourtant sur tous les visages. Pas pour longtemps car la mer forcit et on nous annonce un fort coup de vent. « Rangez tous vos objets dans les placards et accrochez les filets anti-roulis de vos couchettes ».

Au dîner, il manque déjà six personnes à table. Deux jours de traversée, soit 625 milles nautique, et l’hécatombe continue. Ce sera bien pire vers la pointe sud où la mer du Labrador rencontre celle du Groenland, et génère des vents violents et des courants forts. Le quart des passagers est malade. Le médecin de bord, qui résiste elle-même à grand peine, fait le tour des cabines et propose invariablement ses suppositoires de Primpéran ou des patchs contre le mal de mer. Quant aux plus valides, ils font connaissance au bar, la mer étant trop mauvaise pour traîner sur les ponts. Plus de la moitié des passagers voyagent en solo. Une passagère m’entreprend : « Je suis étonnée, il y a beaucoup de vieux cette fois ! » Elle-même doit bien frôler les 75 ans… Chaque année, elle revient avec ses copines veuves ou seules ; elles ont fait le tour du globe et sont intarissables sur tout ce qui touche de près ou de loin aux pôles et à la vie privée de l’équipage. Une autre, venue sans son époux prévient : « Mon rêve est de mourir dans la glace et celui de mon mari de finir au soleil ». D’autres sont à la recherche de l’âme sœur. Paul, la soixantaine un peu austère, confie sérieusement : « J’en cherche une qui ne soit pas dépensière et qui n’en veuille pas à mon portefeuille. » C’est pas gagné ! On rencontre quelques jeunes aussi : Marie, à qui son grand-père a offert cette croisière pour ses 20 ans. Ou France, amoureuse des régions arctiques. « C’est mon luxe, chaque année j’ai besoin de voir ces paysages. » C’est la fascination du Grand Nord dont parlent ceux qui ont eu la chance d’y séjourner. Ce besoin d’y revenir encore et encore. De s’imprégner de cette lumière si particulière, à la fois douce et pure.

Baleine à bâbord

Travaillés par la houle et les courants, les icebergs prennent parfois des formes audacieuses.

Travaillés par la houle et les courants, les icebergs prennent parfois des formes audacieuses.

L’après-midi du sixième jour, la côte Est du Groenland apparaît enfin. Nous glissons de nuit dans le fjord Prince Christian Sund encombré de gros glaçons, pour arriver au petit matin dans une baie où flotte un magnifique iceberg aux formes évocatrices. Dans ce paysage polaire en constante mouvance, la glace prend des teintes laiteuses, bleutées ou translucides.

Cet iceberg dérive vers la mer du Labrador au rythme de 13 km par an.

Cet iceberg dérive vers la mer du Labrador au rythme de 13 km par an.

Ces majestueux vaisseaux de glace se sont détachés de l’inlandsis, la calotte glaciaire groenlandaise, épaisse de 3000 mètres. Elle alimente inlassablement les glaciers qui s’étirent vers la mer comme autant de langues déchiquetées.

Une baleine à bosse ou jubarte expulse l’air de ses poumons.

Une baleine à bosse ou jubarte expulse l’air de ses poumons.

Une baleine à bosse ou jubarte expulse l’air de ses poumons.
Pour notre premier mouillage, nous ne sommes pas déçus. Une baleine à bosse tient lieu de comité d’accueil. Pour sonder, la baleine arque fortement son dos, dessinant une bosse (d’où son nom) et lève sa nageoire caudale hors de l’eau. On dirait qu’elle joue à cache-cache. 4 à 8 minutes sous l’eau, à peine autant en surface, le cétacé nous offre un spectacle superbe. Sur le pont, les appareils photos crépitent.

 

Débarquement pieds dans l’eau sur le site viking d’Herjolfnes. La température de l’eau est de 4 °C.

Débarquement pieds dans l’eau sur le site viking d’Herjolfnes. La température de l’eau est de 4 °C.

Les zodiacs sont ensuite mis à l’eau sur une mer un peu formée. Et nous débarquons dans une toundra très épaisse aux couleurs d’automne sur le site viking d’Herjolfnes (Ikigait). Là même où Herjolf, un compagnon du redouté Erik le Rouge, banni d’Islande pour meurtre, s’établit il y a plus de mille ans et fonda une colonie. On peut encore voir les ruines d`une église et aussi quelques tombes Inuit de période plus récente.
Puis, nous reprenons notre route en direction de Nanortalik où nous mouillons le temps de visiter ce bourg de 1800 habitants.

À Nanortalik, ces petits Groenlandais sont venus à notre rencontre.

À Nanortalik, ces petits Groenlandais sont venus à notre rencontre.

Au début d’après-midi, le navire repart direction le nord-ouest. Le vent forcit pour atteindre 22 m/s. Les vagues sont très courtes et le bateau pique dans des creux de plus de 8 m. Les vagues déferlent par dessus l’avant du bateau et viennent balayer les vitres de la passerelle. Rapidement nous ne croisons plus personne dans les couloirs. Le second, Andrew, 4 ans d’expérience sur ce bateau, est à la barre. Il sort un laconique : « J’ai vu pire » et plaisante : « C’est le moment de sortir les mikado ! ». Mais la houle est telle que notre commandant décide de changer de cap et de se réfugier dans un fjord. Virage de bord à 100 degrés qui, par deux fois, fait gîter le bateau de manière impressionnante. Notre route se rallonge certes, mais à l’abri, nous filons maintenant à une allure de 12 nœuds au lieu des 6 dans la tempête. Les têtes réapparaissent peu à peu dans les coursives et au bar.

On profite du détour pour descendre à terre dans la baie de Disko Havn et faire une grande balade dans la toundra.

On profite du détour pour descendre à terre dans la baie de Disko Havn et faire une grande balade dans la toundra.

Le lendemain, nous naviguerons également dans un réseau de fjords très étroits pour échapper à la mer déchaînée ! Nous parcourons deux fois plus de chemin, mais personne n’est malade !

Retour vers la pleine mer. Par chance elle est beaucoup plus calme et nous fonçons vers Nuuk.